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Claude
François
LALALALA: Qu'écoutiez-vous à douze ans ?
Pascale Borel: A cet âge, j'habitais Bordeaux et je devais écouter
les émissions de Guy Lux. Peut-être des disques de Claude
François déjà, mais je ne les avais sans doute pas
achetés moi-même. Je n'avais pas de goûts vraiment
définis, mais j'aimais beaucoup la variété, au grand
dam de mes parents, qui écoutaient plutôt Brassens que Sheila
ou Dalida.
- Ce goût pour la variété a influencé
certains morceaux de Mikado, par exemple "L'amour est un peu fragile".
- Oui, c'est vrai, d'ailleurs c'est une de mes chansons préférées
de Mikado. Elle ressemble aux grands duos de variété de
l'époque. On sent aussi cette influence dans "La Fille du
soleil".
- Vous intéressiez-vous à ce que l'on appelle la
chanson française ?
- Pas particulièrement, j'ai eu une période très
courte, un peu Léo Ferré, mais la chanson n'a jamais vraiment
compté pour moi. En fait, je suis passée directement de
la variété Guy Lux au rock [rires] !
- Quels groupes par exemple ?
- Les premiers disques que j'ai dû acheter, c'est assez étonnant,
c'était du Glam-rock, des groupes comme Slade, T-Rex, ou Marc Bolan...
- ... ça s'entend moins dans Mikado...
- Non, ça ne s'entend pas du tout [rires] ! Heureusement ! Quoique
Grégori traverse en ce moment une période T-Rex. En 1974,
j'ai acheté mon premier album de Bowie, je crois que c'était
Pin ups. Plus tard j'ai écouté Prince... Mais effectivement
au départ j'étais complètement fan de Claude François.
J'allais voir ses concerts.
- Comment était-ce, un concert de Claude François
?
- Complètement hystérique ! C'était un petit énergumène
hyper-énergique qui avait quelque chose d'électrique et
qui le communiquait à la salle.
- Les Lalettes [choristes du chanteurs Lala dont Pascale Borel a fait
partie] sont sans doute une référence aux Clodettes ?
-- Oui, je crois qu'au départ l'idée de Lala était
un peu celle-là. Il voulait deux filles qui ne dansaient pas trop,
mais faisaient les choeurs et étaient là. Oui, il y avait
un petit clin d'oeil.
A Paris
- Vous avez quitté Bordeaux après le Bac ?
- J'ai passé mon Bac et j'ai dit à mes parents que je partais.
J'ai fait une sorte de petite fugue: je suis partie sur la Côte
d'Azur, à Antibes, avec mon petit copain de l'époque. Nous
avons dû y rester six mois, du début de l'été
jusqu'au mois de novembre. Nous avions une tente, nous nous baladions
en scooter. Je suis revenue à Bordeaux, pour en repartir huit mois
plus tard. Je suis donc arrivée à Paris en 1979.
- Pourquoi Paris ?
- D'abord je ne voulais absolument pas rester à Bordeaux, où
j'aurais dû poursuivre mes études, mais surtout je voulais
chanter. Je ne savais pas comment, mais je l'avais décidé.
D'ailleurs j'écrivais des chansons depuis l'âge de seize
ans.
- Il paraît qu'à Paris vous chantiez parfois à la
fenêtre...
- Ca, c'est Didier Lestrade qui le raconte... C'est vrai, au tout début,
quand je suis arrivée à Paris, j'avais une bande de copains
de Bordeaux et j'habitais au deuxième étage d'un immeuble
de Saint-Germain. Un jour, pour rire, je me suis mise à la fenêtre
avec une espèce de boa, j'ai mis un disque de Marilyn Monroe très
fort et je me suis amusée à faire le play-back de ces chansons
que je connaissais par choeur. Mes copains faisaient les boys derrière
moi. En fait, ça a très bien marché, les gens se
sont arrêtés dans la rue, il y a eu un attroupement. Du coup
on l'a fait plusieurs fois et ensuite mes copains descendaient faire la
quête.
- Je ne sais pas si on pourrait le faire encore aujourd'hui...
- Non [rires], je ne sais pas si ça marcherait. J'ai dû le
faire quatre ou cinq fois. Ca avait beaucoup plu à Didier, qui
ne faisait pas partie des boys.
Lala et les Lalettes
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Pascale
Borel (à droite), choriste de Lala en 1979 |
- C'est donc d'abord Didier Lestrade que vous avez rencontré,
avant Lala, son frère.
- Oui. Didier et moi avions le même âge, nous débarquions
tous les deux de province, au même moment. Moi, j'avais une petite
chambre, et lui squattait plus ou moins avec un de mes copains de Bordeaux.
J'ai rencontré Lala dans la foulée, et nous avons très
vite commencé à faire des concerts. Lala avait envie d'une
choriste, et il savait que je voulais chanter, donc naturellement nous
avons fait de la musique ensemble. J'étais ravie évidemment.
Nous avons essayé de faire ça avec une autre fille, puis
encore une autre, mais ça n'a pas marché... je me suis toujours
retrouvée toute seule comme Lalette en fait [rires], sans jamais
arriver à concrétiser l'idée initiale: un chanteur
avec deux filles.
- Avez-vous enregistré un disque avec lui ?
- J'ai dû faire des maquettes sur lesquelles je chantais les "cha-cha-cha",
les choeurs, mais je ne suis pas sur le 45 tours "Jolie fille d'Alger",
dont il y a eu d'ailleurs plusieurs versions. Le disque a été
produit par Dreyfus à un moment où Lala avait un peu mis
son groupe de côté. Le producteur lui avait conseillé
de ne pas le faire avec ses musiciens car ils ne lui semblaient pas assez
pro. C'est pour cette raison que les musiciens de Lala n'apparaissent
pas sur le disque.
- Avez-vous montré vos chansons à Lala ?
- Non, je suivais ce qu'il faisait.
- Combien de temps a duré votre aventure avec lui ?
- De 1979 à 1981, je crois.
Mikado
- C'est grâce à Lala que vous avez rencontré...
- ... Grégori [Czerkinsky]...
- ... avec lequel vous avez formé Mikado. Si je ne me trompe pas,
votre premier 45 tours est sorti en Belgique en 1982.
- Oui, un petit single aux Disques du Crépuscule, "Par hasard".
- Ce premier disque reflète bien la position qu'aura ensuite
Mikado: un groupe pour initiés signé par le label culte
Les Disques du Crépuscule, mais aussi un groupe populaire distribué
par le gros label Ariola, et enfin un groupe reconnu au Japon, où
Shinseido Sirius a publié le single.
- Oui. En fait tout est parti de Crépuscule. C'est Michel Duval
qui a pris le risque de nous signer. Ariola, c'est parce qu'il s'est assez
vite rendu compte qu'on avait besoin d'une distribution plus importante.
Et pour le Japon, Crépuscule devait organiser une mini-tournée
là-bas avec trois groupes dont on ne faisait pas partie au départ:
Winston Tong avec Niki Mono, Durutti Column et Antena, qui est je crois,
le groupe que nous avons remplacé.
- Donc toute votre carrière japonaise vient de la petite tournée
de Crépuscule ?
- Oui. D'ailleurs on nous avait dit que le groupe ne pourrait pas marcher
au Japon parce que nous avions le même nom que l'empereur...
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Mikado,
période Disques du Crépuscule (photographie: David
Rochline)
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- Quelles étaient vos relations avec les Disques du Crépuscule
?
- Ca se passait bien, peut-être que ce qu'aimait Michel Duval dans
Mikado, c'était le côté un peu underground et original
du groupe. Mais ça n'a pas duré, très vite nous avons
eu des vues divergentes, surtout Grégori et Michel. De notre côté,
nous avions envie d'atteindre un public plus important et de disposer
des moyens pour le faire. Nous étions bien conscients que certaines
chansons pouvaient marcher. Mais ces projets ne cadraient pas tellement
avec l'esprit de Crépuscule. Par exemple, si on avait voulu faire
une pochette avec Pierre et Gilles, cela aurait posé un énorme
problème, car cela ne correspondait pas du tout à l'esthétique
du label, à laquelle il fallait vraiment coller. Voilà,
Duval voulait que l'on respecte l'esprit de son label, et je le comprend
très bien. Il nous a donc fallu trouver une autre maison de disques.
- Vogue.
Oui. Mais avant ça, il y a eu la sortie assez confidentielle de
notre tout premier single en France, "Ce garçon-là"
et "Par hasard", sur un label [Bataille] monté par des
gens des Bains Douche qui s'étaient intéressés à
nous grâce à quelques passages radio (RTL, Bernard Lenoir...),
obtenus par les deux ou trois garçons qui s'occupaient de la promotion
aux Disques du Crépuscule, dont Emmanuel de Buretel, qui était
alors extrêmement jeune. C'est avec ce petit 45 tours qu'on a commencé
à démarcher les maisons de disques, pour un album qui était
entièrement prêt. Toutes les maquettes étaient faites
et elles étaient vraiment travaillées. Il n'y a d'ailleurs
pas eu beaucoup de différence entre les maquettes et les versions
enregistrées pour l'album. Mais personne n'a voulu nous signer...
- Que vous disait-on ?
- Que nous ressemblions trop à Elli et Jacno...
- Ca n'a pourtant rien à voir. Elli et Jacno est un groupe plus
"agressif"...
-...plus rock, oui, ils viennent du punk. On nous comparait aussi aux
Rita Mitsouko, mais c'est le truc habituel. Ca n'a d'ailleurs pas beaucoup
changé. En fait, je crois qu'ils nous trouvaient inclassables.
- C'est paradoxal: on vous reproche de ressembler à Elli et Jacno
et en même temps d'être inclassable.
C'est ça, c'est très très embêtant [rires]
! Maintenant aussi, je suis complètement inclassable. Voilà
pourquoi nous avons essuyé tant de refus. Heureusement la première
tournée au Japon avait très bien marché. Les Japonais
voulaient en organiser une autre dans de plus grosses salles. Nous avons
foncé, tout en nous disant que ce serait l'occasion de chercher
un producteur au Japon. Nous ne nous étions pas trompés:
après la seconde tournée là-bas, nous avons eu trois
propositions de gros labels japonais. Nous avons choisi Teichiku Records,
surtout à cause de Haruomi Hosono, du Yellow Magic Orchestra, avec
lequel nous nous entendions très bien.
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"La
fille du soleil", clip réalisé par Pierre et
Gilles (photographie: Michel Amet) |
- En fait c'est en passant par le Japon que...
- ... c'est venu en France. Oui, les Japonais ont tout produit. L'album
a été enregistré à Paris au studio Davout.
Nous avons eu tout ce que nous voulions. Ils sont seulement arrivés
deux jours avant la fin du mixage pour écouter les bandes. Pour
la pochette aussi, nous avons eu carte blanche: "Pierre et Gilles
? - Ok". Incroyable, le rêve. Le disque est sorti au Japon,
et évidemment, une fois le produit complètement fini, Vogue,
qui était en train de couler [rires], a pris l'album en licence.
Ils l'ont distribué et surtout, ont sorti "Naufrage en hiver"
en single, en assurant une bonne promotion. Les radios ont accroché
tout de suite. Le titre a marché. Nous frissonnions même
au Top 50 [rires] ! Pierre et Gilles ont fait le clip. Ensuite nous avons
fait quelques concerts en France, une troisième tournée
au Japon, la promotion surtout, beaucoup de promotion pour "Naufrage
en hiver", pendant un an et demi. Et puis beaucoup de maquettes de
nouvelles chansons.
- Puis vous avez sorti un nouveau single, "La fille du soleil".
- Oui, chez CBS-Sony, parce qu'entre temps Vogue avait déposé
le bilan. "Naufrage" avait bien marché, mais pas l'album,
qui était passé complètement inaperçu. Je
crois que lorsque CBS a sorti "La fille du soleil", ils en ont
d'ailleurs profité pour republier l'album. Dominique Lefebvre,
directeur artistique de Sony, nous avait proposé un contrat pour
deux albums. Mais après "La fille du soleil", Grégori
et moi avons eu un enfant, puis un second un peu plus tard... Nous continuions
néanmoins à enregistrer des maquettes pour un nouvel album,
qui a été présenté au label tardivement, en
1990.
- C'est donc vous qui avez laissé le temps passer...
- Oui, il y a eu les enfants... et puis la promotion, qui a été
assez pénible pour "La fille du soleil". Beaucoup de
play-backs dans des boîtes, la même chanson pendant un an
et demi, enfin des choses un peu démoralisantes et pas très
excitantes du point de vue artistique. Nous n'avions pas vraiment envie
de remettre ça immédiatement. Donc nous avons pris notre
temps pour les nouvelles chansons, d'autant que la maison de disques ne
s'impatientait pas trop. Finalement au début de l'été
1990, nous avons présenté les maquettes à notre directeur
artistique chez Sony, qui était emballé. Mais, alors que
nous devions enregistrer en septembre, il a été viré
par Sony, et remplacé par Frédéric Rebet, qui travaille
aujourd'hui pour Naïve, lequel n'a pas voulu nous garder car il avait
déjà les Objets comme duo. C'était son argument.
Comme ça n'allait plus du tout entre Grégori et moi, nous
avons décidé d'arrêter Mikado, en 1991.
- Quels étaient vos rôles respectifs dans Mikado
?
- L'idée de départ, quand j'ai rencontré Grégori,
c'était qu'il faisait les musiques et moi les paroles, mais sans
ordre vraiment défini. Je n'intervenais pas beaucoup dans la musique.
Nous étions tous les deux des débutants. Grégori,
qui avait une formation de percussionniste, avait commencé à
faire des morceaux au début des années 80, mais cela restait
très nouveau pour lui. Cependant je lui faisais confiance et lui
pareil: il ne savait pas comment faire pour chanter, ni comment écrire
des paroles, du moins au début... mais on fonçait tous les
deux.
- Il y a un côté un peu bidouillage...
- Oui, c'était du bricolage, avec un petit magnétophone
quatre pistes... Il y avait parfois trois guitares sur la piste de la
voix... D'ailleurs Grégori vient de retrouver des bandes très
anciennes avec beaucoup d'inédits. C'est assez émouvant,
parce qu'on sent vraiment les débuts de Mikado. On sent que je
trouve ma manière de chanter, au fur et à mesure, sur ces
maquettes.
- L'univers de Mikado a toujours été double, à la
fois heureux et triste...
- Oui, ça s'est imposé tout de suite.
- Et cela correspond parfaitement au choix de la reprise de France Gall,
"Attends ou va t'en". Vous l'avez choisie parce que c'était
France Gall, Gainsbourg ou pour la chanson elle-même? Ou encore
pour faire un clin d'oeil à la variété ?
- Non, pas du tout. Nous avons choisi cette chanson parce que nous la
trouvions très belle. France Gall et Gainsbourg, c'était
secondaire.
- Vous avez entendu la version de Lio ?
- Oui, elle n'est pas mal [rires]. Elle est même plutôt bien.
- "Les enfants du Pirée" par contre, que Mikado
a aussi reprise...
- Moi, je l'aime bien. Je sais qu'elle a été critiquée.
Nous l'avions choisie pour l'ambiance, pour l'univers évoqué
par les paroles. Elle marchait très bien sur scène, peut-être
mieux que sur la maquette.
- A cette époque aviez-vous conscience que Mikado faisait partie
d'une sorte d'âge d'or de la french pop ?
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"La
fille du soleil", clip réalisé par Pierre et
Gilles (photographie: Michel Amet) |
Non,
nous étions dans notre coin, nous nous laissions porter par cette
vague-là, mais sans vraiment nous rendre compte des implications
que cela pouvait avoir. Nous essayions surtout de garder notre intégrité.
C'est aussi pour ça que nous nous sommes arrêtés après
"La fille du soleil": nous avions l'impression d'être
complètement dépassés par l'image de Pierre et Gilles,
par les clips, les pochettes.Dans
les interviews, on ne nous parlait que de l'aspect visuel, qui avait pris
toute la place, au détriment de la musique, ce que nous avons eu
un peu de mal à supporter. Et pourtant nous étions très
proches de Pierre et Gilles, nous avons passé cinq ans avec eux,
sans une seule seconde avoir eu l'impression d'être vampirisés
par eux. Mikado, c'était presque un groupe à quatre, en
fait. Donc ce n'était pas du tout de leur faute, mais leur style
est tellement fort...
- ... et correspondait tellement à vos chansons. Parmi
les maquettes publiées dans la compilation de 1998, il y a par
exemple des morceaux d'une minute qui sont comme des images, des photographies.
- Oui, notre univers collait bien à celui de Pierre et Gilles.
Mais c'est qui est drôle, c'est qu'au départ, quand nous
étions aux Disques du Crépuscule, nous n'avions pas du tout
cette image-là. Nos premiers concerts et nos premières pochettes
nous avaient amené un public plutôt sage, assez BCBG, qui
aimait bien une musique un peu décalée, mais qui restait
quand même tout à fait dans la norme. Nous-mêmes sur
scène, nous étions assez fantaisistes, mais surtout classiques.
Notre public correspondrait aujourd'hui aux jeunes de seize ans qui écoutent
du pop-rock. Alors quand nous sommes arrivés avec le clip de "Naufrage
en hiver" et les photos de Pierre et Gilles, toute une partie du
public de Mikado a décroché. Ils ne comprenaient pas. Par
exemple un ami avait fait découvrir et aimer le groupe à
sa bande de copains. Mais quand il leur a montré le clip, il s'est
fait presque massacré [rires] ! Heureusement certains nous ont
suivis, et puis d'autres ont pris la place de ceux qui avaient été
déstabilisés.
- Quelle est la chanson de Mikado que vous préférez, et
celle que vous aimez le moins ?
- Sans trop réfléchir, je crois que celle que je préfère,
c'est "L'amour est un peu fragile", et je pense que celle que
j'aime le moins, c'est "La fille du soleil". Le son est plus
rock, mais ce sont surtout les paroles qui me touchent moins. Je me suis
glissée dans ce personnage-là, mais la fille du soleil,
ce n'est pas tellement moi.
- Etes-vous intervenue dans le choix des titres de la compilation
sortie 1998 ?
- Non, j'ai laissé faire Grégori, qui m'a tenue au courant.
Ce disque n'a pas mal marché, notamment au Japon. Malheureusement,
je crois qu'il n'est plus disponible. Depuis, Grégori a retrouvé
une quinzaine d'inédits à peu près, et il a envie
de les sortir. Je crois qu'il a un projet pour une nouvelle compilation,
un coffret, avec un beau livret, un DVD réunissant des concerts
au Japon, des clips... Par exemple, ce serait l'occasion de publier la
reprise que nous avions enregistrée pour Crépuscule de la
chanson de la Nuit du chasseur. Crépuscule voulait faire
un disque de chansons de cinéma, mais nous avons dû nous
disputer avant la sortie du disque (1)...
Bien
- Entre 1991, la fin de Mikado, et 1997, les débuts de Bien, six
ans passent...
- En fait, j'ai dû commencer Bien en 1994. Donc vous voulez savoir
ce que j'ai fait pendant trois ans ?
- Oui. On a l'impression qu'il y a des trous...
- ... des trous [rires] ! Disons qu'en 1991 je me suis essentiellement
occupée de mes deux enfants, qui étaient alors très
jeunes, tout en continuant à écrire des chansons et en travaillant
avec des musiciens sur des périodes allant de trois à six
mois. J'ai eu plusieurs projets, qui n'ont pas abouti, jusqu'à
ce que je tombe sur trois personnes qui se connaissaient et qui avaient
envie de faire de la musique avec moi: ainsi a commencé Bien. Il
y avait les deux frères Lapicorey et leur cousin, Arnaud Fontanes.
Je connaissais les deux frères depuis qu'ils avaient organisé
le premier et l'unique concert de Mikado à Lyon, en 1982. A l'époque,
ils avaient seize ou dix-sept ans, et ils aimaient tellement Mikado qu'ils
s'étaient débrouillés pour obtenir la salle Molière,
qui est magnifique, et pour faire diffuser les disques de Mikado sur les
radios lyonnaises. Ensuite ils ont fait leurs études tout en continuant
à faire de la musique.
- Et pourquoi le nom "Bien" ?
- Ce n'est pas moi qui ai trouvé le nom, mais on trouvait ça
bien [rires], et l'idée était de continuer dans les superlatifs:
Bien, Super, Extra...
- Pourquoi avoir publié vos disques sur Siesta, un label
indépendant espagnol ?
- C'est toujours la même démarche: on commence à faire
écouter nos maquettes partout en France, chez les gros labels,
puis les petits, puis les indépendants. Nous avions entendu parler
de ce label pop, Siesta, et nous avions l'impression que cela correspondait
bien à notre musique. Nous avons sorti deux 45 tours en même
temps.
- Le son est très particulier, avec votre voix très en retrait.
Est-ce volontaire ?
- Oui, les musiciens avaient un peu envie d'un mixage à la Morcheeba,
c'était le trip de l'époque. Avec le recul, je trouve quand
même la voix vraiment sous-mixée. Mais on avait de très
beaux morceaux. Vincent Lapicorey aimerait bien en retravailler certains
aujourd'hui, notamment un qui s'intitule "A la campagne", et
qui est resté inédit.".
- "Sunny side" est un chef d'oeuvre qui mériterait
une seconde chance...
- Oui, Jérémie Lefebvre aussi pense que l'on pourrait reprendre
un ou deux titres de Bien.
- Le groupe est passé totalement inaperçu.
- Totalement. Deux concerts à Paris, et c'est tout. Et puis les
autres membres ont repris un travail, c'était un peu une parenthèse
pour eux trois, mais pas pour moi.
Towa Tei
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Un
des nombreux articles japonais consacrés à Mikado |
- En 1999, vous collaborez avec Towa Tei.
- Towa Tei m'a contactée par l'intermédiaire de Tricatel
parce qu'il connaissait Mikado. Je crois que ce qui l'intéressait,
c'est ma voix. Pour les Japonais en général et pour Towa
Tei en particulier, la spécificité de Mikado, c'est la voix.
Donc Towa Tei m'a téléphoné et m'a proposé
de m'envoyer la maquette de la chanson "A ring". Ensuite il
m'a demandé de trouver un studio, un ingénier du son, d'établir
un budget... J'ai commencé à chercher, mais Grégori
m'a convaincue de faire l'enregistrement à la maison: "Je
connais ta voix, j'ai un bon micro, on va le faire comme une maquette",
et c'est ce qu'on a fait. Towa Tei voulait que ma voix soit très
aiguë, comme sur les premiers disques de Mikado, mais elle a changé.
Il a donc par la suite un peu accéléré l'enregistrement.
- Pour le même titre, sont aussi crédités Louis Philippe
et Kahimi Karie.
- Oui, mais je ne les ai pas rencontrés. Louis Philippe a fait
les choeurs. Quant à Kahimi Karie, je la connaissais avant, mais
nous n'avons pas travaillé ensemble sur le titre.
- Vous avez pourtant traduit le texte avec elle, non ?
- Non [hilare] ! Je suppose que Towa Tei lui avait demandé de traduire
en français son texte anglais, et j'ai reçu une traduction
[rires]... charmante... mais absolument pas française. Alors j'ai
été obligée de la remanier un peu. J'ai dit à
Towa Tei: "Là, on ne peut pas, ce n'est pas possible".
J'ai essayé de garder le style de Kahimi Karie, cette espèce
de naïveté, tout en faisant en sorte que ce soit français.
Oserai-je t'aimer ?
- Vous parliez de la voix, du fait que les Japonais sont particulièrement
sensibles à la vôtre. Comment voyez-vous son évolution
? J'ai le sentiment que, tout en gardant sa douceur et sa délicatesse,
votre voix est bien plus assurée aujourd'hui.
- Alors ça c'est vrai ! Mais les gens ne s'en rendent pas vraiment
compte. C'est Jérémie Lefebvre qui est responsable de cette
évolution. Il m'a fait énormément travailler la voix
sur les maquettes. Jérémie avait une idée extrêmement
précise de ce qu'il voulait, alors qu'avec Mikado, c'était
plus instinctif. Jérémie sait exactement comment les choses
doivent être chantées, interprétées. Il est
tout aussi pointu sur la justesse, le rythme ou la mélodie. Nous
avons énormément travaillé et cela m'a aidée,
en particulier pour une chanson comme "J'aime tellement Proust".
- Il y a le niveau technique, mais aussi l'interprétation: on sent
plus de couleurs, par exemple. Dans les chansons de Mikado, il y avait
seulement deux modes d'interprétation: la tristesse ou le bonheur.
Cela correspondait parfaitement aux chansons, mais c'était relativement
restreint par rapport à votre façon d'interpréter
les textes sur votre dernier album, où il y a beaucoup plus de
variété.
- Nous avons beaucoup, beaucoup travaillé. Encore une fois, c'est
vraiment grâce à Jérémie. C'était difficile,
d'ailleurs je n'aimais pas tellement cela au départ. Quelquefois
il me faisait répéter un mot pendant une demi-heure... j'avais
du mal, mais je sentais bien que c'était important. Ce travail
sur le chant a duré un an, puis ça s'est décanté.
J'ai assimilé et compris beaucoup de choses, et maintenant je chante
les chansons toute seule, car j'ai pris de l'assurance. Mais Jérémie
veille toujours.
- Comment avez-vous rencontré Jérémie Lefebvre ?
- Par l'intermédiaire du guitariste de Bien qui le connaissait
un peu. En fait Jérémie a publié un roman en 2000,
La Société de consolation, mais il a toujours écrit
des chansons. Il est issu d'une famille de musiciens, sept frères
et soeurs, tous musiciens classiques. Mais lui n'est pas passé
par le Conservatoire, il est beaucoup plus autodidacte que les autres.
C'est le seul qui compose des chansons. Il savait que je chantais dans
Mikado, mais pas tellement plus... Je l'ai rencontré, il m'a chanté
à la guitare "Si j'étais une vache" et "Tout
petit". Et j'ai carrément craqué pour ces deux titres.
Ca correspondait exactement à ce que j'avais envie de chanter,
ça collait incroyablement. Très vite, j'ai fait des maquettes
de ces titres, et dans le mois qui a suivi, il a commencé à
écrire de nouvelles chansons pour moi.
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Détail
d'un projet refusé pour la pochette de
Oserai-je t'aimer ? |
- A ce moment-là, il avait à l'esprit la voix et
le personnage de Pascale Borel.
- Oui. Là, c'était vraiment pour moi. Et du coup, des chansons
qu'il avait écrites avant de me connaître, il n'en est pas
resté beaucoup sur l'album. Seulement "Si j'étais une
vache", "Tout petit" et "Je veux que tu m'embrasses".
- Sur l'album, il n'y a que deux textes de vous. Vous n'avez pas arrêté
d'écrire, au moins ?
- Non, dans le prochain il y en aura davantage.
- Car "Comme une bouteille à la mer" est un très
beau texte.
- Oui, moi aussi je l'aime bien. Cette chanson était d'ailleurs
l'une de nos préférées, mais dans l'album, elle ne
ressort pas comme il faudrait. Nous l'avons ratée. Nous avons eu
un mal fou avec cette chanson en studio, sans savoir pourquoi, et sans
jamais arriver à ce que nous voulions. La maquette est plus simple,
beaucoup plus directe, la musique y est beaucoup plus convaincante. Tout
le monde croyait en cette chanson, le producteur, l'ingénieur du
son, qui pensaient que ce serait un tube. D'où une certaine pression,
qui nous a peut-être fait rater le morceau. D'ailleurs nous ne voulons
pas faire le prochain album en studio, mais à la maison, dans la
mesure du possible. Parce que on arrive à faire ce qu'on veut,
on a le temps, ça ne coûte rien, il n'y a pas cette espèce
de pression dont on n'a pas besoin. C'est très difficile d'obtenir
quelque chose d'intimiste dans un studio.
- Avant de vous rencontrer, il n'avait jamais essayé de chanter
lui-même ses chansons ?
- Si, et il prépare en ce moment un album pour lui. Il a déjà
dix chansons.
- On se demande pourquoi il ne l'a pas fait plus tôt: son
univers est si fort, si cohérent...
- Oui, mais il avait peut-être besoin d'un intermédiaire.
Je pense que son envie de faire un album pour moi a été
une sorte de déclencheur.
- Il lui fallait quelqu'un en face pour...
- ... pour produire quelque chose de précis. Pour moi c'est pareil:
il me faut quelqu'un en face avec un univers. Quelqu'un que je n'avais
pas trouvé depuis Mikado. Mais ça valait la peine d'attendre.
Je savais que ça allait arriver.
- Pourquoi avoir choisi le label Pschent, plutôt spécialisé
dans la musique électronique, pour produire l'album ?
- Tous les labels qui ont pignon sur rue nous avaient dit non. Jérémie
a continué de démarcher et a envoyé une démo
à Pschent au mois de mars. Et au mois de mai, alors que j'étais
en train de faire mon marché, je reçois un coup de fil:
"C'est le label Pschent, je vous ai laissé un message il y
a une semaine..." Je ne savais même pas que Jérémie
leur avait envoyé les maquettes, ni qui ils étaient. J'y
suis allée sans y croire vraiment, en m'en foutant un peu, mais
je me suis retrouvée face un homme complètement séduit
par les chansons. Il m'a parlé de contrat, très précisément...
Ce qui est drôle, c'est que celui qui est chargé d'écouter
les démos pour le label avait écrit dans son compte-rendu:
"Vraiment pas pour nous". Et effectivement, c'est surtout un
label de DJ. Mais Eric Hauville est un bon directeur, et il pioche de
temps en temps dans la pile des "refusés" pour écouter
lui-même. Et là il a eu une sorte de coup de foudre. Nous
avons même signé pour deux albums.
- Vous avez fait quelques concerts avec l'album, au CAPC de Bordeaux,
à Paris, à Grenoble... Aimez-vous la scène ?
- J'adore. Le concert à la Scène Bastille s'est bien passé,
il y avait beaucoup de monde dans la salle, huit musiciens sur la scène,
et même une scénographe qui avait fait de beaux éclairages
et un petit décor très simple qui marchait vraiment bien.
Il y a un concert prévu à Besançon, une petite tournée
en Suisse, un projet en novembre à Bordeaux dans le cadre du festival
Novart, qui consisterait en un spectacle à quatre, Philippe Katerine,
Dominique A, moi et quelqu'un d'autre, peut-être Anna Karina.
- Et le deuxième album ?
- Nous avons déjà six titres. Et Jérémie a
écrit un duo pour deux femmes, un duo rigolo, un peu dans le style
théâtre de Boulevard, et celle à qui j'ai pensé
pour le chanter avec moi vient de dire oui. C'est une femme très...
C'est un secret...
- Signerez-vous davantage de textes ?
- Oui, j'en ai terminé plusieurs, et Jérémie me pousse
vraiment à écrire. Nous n'avons pas du tout la même
façon de faire. Lui est beaucoup plus littéraire, la langue
est beaucoup plus travaillée, elle a plus d'importance. Moi, ce
n'est pas tout à fait le premier jet, mais presque. Jérémie
cherche à composer des vers, avec des rimes, moi pas du tout: peu
importe les vers, du moment que je trouve que ça sonne bien...
Evidemment, cela pose ensuite des problèmes au compositeur, mais
tant pis. Je crois que les deux méthodes se marieront bien sur
l'album: il y aura des chansons très travaillées et d'autres
plus immédiates.
-
Musicalement, garderez-vous la même direction ?
- Cela restera intimiste et doux, mais il me semble que ce sera plus pop,
l'orchestre à cordes sera moins présent.
- Comment
vos enfants ont-ils considéré votre album ?
Ils sont très loin de ça musicalement, à mille lieues:
l'un des deux écoute surtout du rap... Mais il y a une petite curiosité...
Cela dit, ils ont beaucoup de mal avec "Si j'étais une vache"
[rires]... Oui, entendre leur mère dire "Si j'étais
une vache", ça ne passe pas.
- Néanmoins c'est une très belle chanson.
- Oui, c'est ma préférée. Certains éprouvent
une sorte de blocage, mon producteur par exemple voulait que je la retire,
mais il n'en était pas question !
(1)
C'est finalement Gabrielle Lazure qui chante la chanson de la Nuit
du chasseur ("A children's tale") sur le disque Moving
soundtracks, volume 1 (1991).
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