| MONA
HEFTRE: Vous ne trouvez pas que ce qu'écrivent les
auteurs-compositeurs-interprètes [A.C.I] ne va pas
très loin ? Ce n'est pas vraiment intéressant,
c'est d'une grande banalité... La majorité des
gens maintenant ne savent plus ce que sont les auteurs, alors
qu'il y en eu, des prestigieux, des magnifiques et qui malheureusement
sont complètement passés aux oubliettes.
LALALALA: Il y a toute une mode des A.C.I....
- Voilà, maintenant les interprètes font figure
de ringards. Moi je m'en fous parce que j'ai passé
50 ans, alors ça ne me fait plus rien. Mais par exemple
une de mes filles, qui a 25 ans et très envie d'interpréter,
tout le monde lui dit: "Mais écris tes chansons,
Nina !"; et elle répond: "Oui mais ce que
j'écris est banal..." D'ailleurs elle ne trouve
pas de musiciens.
- L'interprète recrée la chanson, comme
vous le faites avec celles de Rezvani, que vous chantez de
façon très différente de Jeanne Moreau
ou de Francesca Solleville. Cette dernière chantait
d'ailleurs comme vous dans un film de Jacques Baratier (1)...
- ... que je vois ce soir! Il m'a envoyé un mot très
gentil pour me conseiller de voir un spectacle qui s'appelle
Champs d'amour au Café de la danse. Il a écrit
à des gens qu'il aime bien pour leur conseiller ce
spectacle. Je trouve ça formidable de passer outre
les médias, qu'il y ait encore un réseau de
gens qui se passionnent pour quelque chose et qui ont envie
de le faire savoir à d'autres; c'est ce qu'on appelle
le bouche à oreille et ça fonctionne encore
avec Baratier qui pourtant est un peu dur de la feuille et
qui a 85 ans maintenant...Voilà, petite parenthèse
sur Baratier, qui est un drôle de personnage.
- Quand situez-vous véritablement vos débuts
?
- Oh ! [rires] Mes vrais débuts ? On va dire dans le
années 70...
- Dans le film de Paul Vecchiali Change pas de
main où vous chantez la chanson de Mona Mour.
- "Depuis que je connais la vie..." [Mona Heftre
chante]. C'est d'un kitch ! C'est juste au début, quand
je travaillais au Grand Magic Circus que j'ai fait ce film.
- Marie France dans son autobiographie évoque
vos années communes de strip-tease.
- J'ai fait du strip-tease forain dans les années 70
avec Marie France, c'est comme ça que je l'ai connue.
Je ne connaissais pas Savary encore. Moi je suis une provinciale,
je suis arrivée à Paris, pas farouche du tout,
j'étais très jeune, je n'avais rien, pas d'amis,
pas de fric, pas de parents, rien, donc je me suis débrouillée,
j'ai fait des choses, je vous raconterai pas dans les détails,
enfin j'ai gagné ma vie entre autre en faisant du strip-tease
forain. C'était pour moi un premier apprentissage de
la scène. C'était vachement rock'n'roll, parce
que je me déshabillais seulement sur les Doors ou des
trucs comme ça, alors que certains se déshabillaient
sur Dave.... Savary était en train de préparer
un film qui s'appelait La Fille du garde barrière
avec Topor, il cherchait son héroïne, Il se trouve
qu'à l'époque Colette Godard adorait les milieux
un peu interlopes, homos, les gens de la nuit, donc elle est
venue nous voir, quand on faisait les foires. Parce qu'on
faisait les foires autour de Paris, c'était quelque
chose...On défilait avec les majorettes à deux
heures de l'après-midi, on mettait le souk dans les
défilés, vraiment, en short avec des trucs très
trash et puis après les gens venaient nous voir nous
déshabiller sur un petit podium avec des filets de
pêcheurs, des étoiles de mer. Marcelle, la patronne
de la baraque faisait son speech en plein air; c'était
un travesti mais du genre camionneur avec maquillage tatoué,
une femme que j'aimais beaucoup. Donc Colette Godard est venue
un jour, comme Jacques Robiolles qui est venu filmer, attirés
comme beaucoup de Parisiens par ces trucs assez rock finalement.
Colette Godard a emmené Savary en lui disant: "Si
tu veux une fille qui a ce côté un peu héroïne
de cinéma muet (parce qu'elle me comparait, physiquement
en tous cas, aux héroïnes de cinéma muet,
je ne sais pas pourquoi) et qui en même temps n'a pas
froid aux yeux, qui est prête à toutes les aventures,
tu devrais la rencontrer". Savary, qui n'a pas osé
me voir à poil, a seulement assisté à
la parade: c'était sur un petit plancher, derrière
ce décor complètement kitsch. Marcelle était
sur un escabeau et faisait tout son baratin avec un tourne
disques. Les gens payaient 5 francs pour rentrer. Pour 5 francs,
on ne voyait pas grand chose... C'était en lumière
noire, il suffisait d'avoir un petit string et un petit soutif
blanc, de faire clac clac avec 3 rubans, et puis c'était
fini. C'était un peu sur la frustration, mais faut
croire que ça plaisait. On était vraiment des
foraines. J'ai adoré cette vie. Je me rappelle que
Marie France était beaucoup moins sage que moi... Savary,
qui voulait m'engager dans son film, était en train
de monter Good Bye Mister Freud à la Porte
St Martin. Et au même moment Vecchiali m'a demandé
de faire son film. Ce qui fait que l'après-midi je
tournais le film de Vecchiali et le soir j'allais au théâtre
de la Porte St Martin où j'ai débarqué
dans le Grand Magic Circus. Le tournage de La Fille du
garde-barrière n'a commencé que trois mois
plus tard. J'avais 21-22 ans.
- Votre nom de scène était alors Mona
Mour.
- Oui, c'était le nom forain, mon nom de strip-teaseuse.
Mona Mour ça sonnait bien pour une strip-teaseuse.
Puis j'ai fait beaucoup de photos aussi, j'ai beaucoup posé,
je me suis beaucoup fait racoler dans la rue en arrivant de
province par des photographes qui m'ont fait poser un peu
dénudée pour des trucs vraiment très
soft, des calendriers japonais, des couvertures de polars...
J'ai repris mon vrai nom dans la troupe du Circus.
- Parlez-nous de la chanson de Mona Mour dans le film
de Vecchiali.
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Affiche
originale du film de Paul Vecchiali |
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- Il y a eu juste une séance d'enregistrement chez
Roland Vincent, qui écrivait d'ailleurs au fur et à
mesure. Il avait un studio; on a tout fait sur place en une
soirée, je crois qu'il nous avait invités à
dîner [rires]. Vecchiali aussi avait beaucoup de talent
pour écrire des chansons très vite. Il en a
fait de très belles.
- Quand vous est venue l'envie de chanter ?
- Très tôt j'ai eu envie de chanter, de danser,
de faire du théâtre. Dans mon milieu, il n'y
a jamais eu d'artistes, mon père était jardinier,
une famille très nombreuse, pas d'argent du tout...
Je me suis échappée de chez moi assez vite avec
l'envie d'être artiste. Pour moi être artiste
ça voulait dire échapper à mon milieu,
où il n'y avait pas de livre, pas de disque, rien du
tout. Adolescente, j'adorais la poésie, je faisais
des "récitals poétiques" à
12 ou 13 ans dans la salle des pompiers de mon bled. Donc
cela me taraudait déjà.
- Finalement le strip-tease vous a apporté
quelque chose...
- Oui, la scène et l'expérience de la scène,
parce que quand je suis arrivée à Paris, je
n'avais rien, à part que je n'étais pas farouche
et que je n'étais pas vilaine [rire]. Forcément,
fatalement, photo, strip-tease, etc.
- Vous arrivez donc au Grand Magic Circus. Le définiriez-vous
comme du théâtre ?
- Non justement, ce n'était pas du théâtre
du tout. J'avais déjà vu un spectacle du Grand
Magic Circus à Bordeaux, Robinson Crusoë,
que je n'avais pas aimé du tout. Je ne comprenais rien,
ça sautait dans tous le sens. J'aimais la vitalité,
l'énergie, mais je ne supportais pas la manière
que Savary avait de haranguer les gens. Je le trouvais mauvais,
je trouvais qu'il parlait faux, et vraiment il ne me séduisait
pas du tout du tout. Comme quoi, la vie... Ensuite un photographe
italien pour qui je posais m'a emmenée voir de Moïse
à Mao à la gare d'Orsay. Il m'a dit: "Tu
devrais rencontrer Savary, je sais qu'il cherche une actrice
pour son film, quelqu'un comme toi peut lui plaire".
Quand on est artiste, on est éternellement en train
de chercher du boulot, donc j'ai rencontré Savary qui
m'a dit qu'il viendrait me voir pendant un strip-tease, ce
qu'il a fait avec Colette Godard, comme je vous l'ai dit.
Il m'a engagée dans Good Bye Mister Freud
qu'il avait écrit avec Copi. Il se trouve que Copi
était quelqu'un que j'adorais vraiment; je l'avais
déjà rencontré ailleurs, et l'idée
qu'il y ait Copi me plaisait. Je me suis très bien
entendue avec lui tout le temps. Les répétitions
étaient déjà bien commencées;
quand je suis arrivée Copi m'a dit: "Allez viens,
on va improviser un truc tous les deux". La première
avait lieu dans trois semaines, il n'y avait déjà
pas assez d'argent, mais Savary a trouvé ça
magnifique et a voulu garder la scène. Je me suis intéressée
d'un peu plus près à Savary, je trouvais qu'il
avait des qualités et puis voilà au fil du temps
, des mois, il a fini par me séduire, parce qu'il est
séduisant... Il avait 32 ans et il était quand
même beau gosse [rires].
- Chantiez-vous dans ce spectacle ?
- Dans Good Bye Mister Freud tout le monde chantait.
Je n'avais pas de chanson en soliste mais je participais à
tous le chœurs et à tous les ballets. Un peu plus
tard j'ai remplacé Sylvie Kuhn au pied levé
dans la tournée à l'étranger de De
Moïse à Mao. Il a fallu travailler en deux
jours les cancans et tout le reste, notamment des chansons
en soliste. Je n'avais jamais pris l'avion de ma vie, je me
suis retrouvée à Stockholm sous les caméras,
je ne sais pas ce que ça a donnée... Là
j'ai vraiment été intégrée dans
la troupe.
- Si le Grand Magic Circus n'est pas du théâtre,
qu'est-il alors ?
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| Bye
bye show biz, Mogador, 1985 (S.Gaudenti-Viva) |
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- Du music-hall, parce qu'il y avait beaucoup de danses, du
cancan, des chansons à plusieurs ou en soliste, et
très peu de texte. Savary faisait monsieur Loyal, l'espèce
de bonimenteur qui racontait l'histoire. Nous, nous avions
un personnage principal et d'autres secondaires; on se déguisait
en homme, en femme, en rat... C'était tout à
fait du music-hall. J'ai chanté accompagnée
par des musiciens, parce qu'à l'époque on avait
un orchestre, très rock d'ailleurs. C'est là
que j'ai commencé à chanter vraiment. Et puis
après dans tous les spectacles de Savary, j'ai chanté.
- Pendant toutes ces années, le fait d'appartenir à
une troupe, ne vous a t-il pas poussé à mettre
de côté des désirs plus personnels ?
- Non, non du tout, parce que j'étais parfaitement
satisfaite dans la troupe. C'était merveilleux de pouvoir
tout faire, chanter, danser, et jouer la comédie. Et
en plus j'avais eu 2 enfants en cours de route. J'étais
très occupée. Toujours sur les routes, en caravane,
j'adorais cette vie. Ca me plaisait beaucoup, je retrouvais
un peu le côté forain que j'avais tellement aimé
quand J'étais strip-teaseuse. Cette vie là pendant
des années ça m'a vraiment remplie. Après
quand Savary a commencé à faire des mises en
scène de théâtre, j'ai eu du mal, parce
que je ne me considérais pas, même encore maintenant,
comme une actrice. Parce que je n'ai pas fait le conservatoire.
Parce qu'avec le Grand Magic Circus on ne pouvait pas avoir
de personnage. C'était toujours très outrancier,
très exagéré, très marqué,
très typé souvent muet d'ailleurs. C'était
plus Commedia dell'arte que théâtre. D'ailleurs
quand il a commencé à monter des classiques
(le premier avec le Magic Circus était Le Bourgeois
Gentilhomme), c'était très clownesque.
On a eu un succès fou.
- Vous l'avez repris ?
- Oui après , beaucoup moins bien. Je faisais la Marquise,
Dorimène, et aussi une danseuse du ventre qui était
dans les fantasmes de M.Jourdain, à moitié nue,
toujours parce que Savary m'a toujours mise à moitié
nue sur scène. Il n'y avait pas que moi d'ailleurs
les hommes aussi étaient à moitié nus,
carrément nus même [rires] . C'était notre
folle jeunesse, enfin la pudeur on ne la plaçait pas
dans la nudité en tous cas. Donc, non je ne me sentais
pas frustrée, non, je n'avais pas d'autres velléités
que d'être là, j'étais parfaitement heureuse.
Par contre quand Savary a commencé à monter
vraiment du théâtre, et a abandonné sa
troupe on s'est de plus en plus éloignés et
là je n'avais pas mon compte. Mais je vivais toujours
avec lui, mes enfants étaient encore petits. J'avais
du mal à vraiment me séparer de cette histoire.
et puis ça s'est fait tout seul finalement, et depuis
15 ans que je ne vis plus avec lui, là je me suis mise
à gamberger, j'ai commencé à avoir mes
propres envies. Et d'ailleurs il a toujours été
très gentil avec moi, puisqu'il m'a offert Chaillot
plusieurs fois, et l'Opéra Comique pour mes propres
tours de chant, puisqu'on a de très bons rapports d'amitié.
- C'est comme ça que vous avez monté
en 1994 Noir et Blanc, votre premier tour de chant.
- C'était une envie. Le Circus n'existant plus, je
faisais un spectacle de Savary de temps en temps, comme La
Périchole, parce que j'avais besoin de bosser
tout simplement. Mais juste avant de faire Noir et Blanc
, j'avais travaillé avec Hans Peter Cloos dans Kabaret
Valentin, et là je chantais vraiment. Il avait
Yann Colette et Denis Lavant, et deux autres actrices dont
une petite africaine très jolie qui chantait comme
un pied. Elle était complètement à côté,
je pense que c'est pour ça que H.P. Cloos l'avait prise.
Donc là j'ai chanté et j'ai chanté vraiment
parce qu'il y avait entre les sketchs de Karl Valentin, de
vraies plages de cabaret. Moi je chantais "Du Rififi",
une chanson que chantait Magali Noël [elle chante] et
puis je prenais un pied à chanter ça tous les
soirs , avec une bande play-back, parce qu'il n'y avait pas
de quoi payer des musiciens .
Mais Peter Ludwig qui est un ami de H.P. Cloos avait fait
du bon travail. Et à la suite de ça, beaucoup
de gens sont venus me demander pourquoi je ne faisais pas
un tour de chant. C'est donc grâce à ce spectacle
de H.P. Cloos que j'ai monté Noir et Blanc.
C'est un hommage au cinéma, parce que, n'étant
justement pas un auteur-compositeur, je devais trouver un
thème, et comme c'était l'anniversaire du cinoche...
Je ne voulais pas que ce soit trop rétro, je voulais
qu'il y ait des trouvailles comme la chanson de Téchiné,
ou une très jolie chanson de Vecchiali qui s'appelle
"Tes visages" (2), et puis "Jamais je ne t'ai
dis..." qui était dans Pierrot le fou.
- Déjà...
- C'est comme ça que j'ai suivi la filière Rezvani
plus tard. Parce que je ne le connaissais pas du tout ses
chansons à l'époque.
- On retrouve d'ailleurs "Jamais je ne t'ai dis"
sur vos quatre disques!
- Oui c'est la première chanson de Rezvani que j'ai
chantée et je ne l'avais jamais entendue auparavant.
J'ai découvert bien plus tard la version de Jeanne
Moreau dont je ne connaissais que "La mémoire
qui flanche" et "Le tourbillon".
"Jamais je ne t'ai dis..." est une très belle
chanson, Daho a d'ailleurs écrit dans Le Monde, l'année
dernière, que c'était une des plus belles chansons
d'amour écrites en français.
- Etiez-vous contente de Noir et Blanc ?
Car il me semble qu'il y avait un décalage entre le
hall immense de Chaillot et l'ambiance cabaret recherchée
?
- Je n'avais pas trop le choix, c'était déjà
bien d'avoir ce lieu. J'avais quand même réussi,
en les suppliant, à imposer un moquette, des tentures...
Et puis Michel Dussarat qui est un grand collectionneur m'avait
aidé à mettre des affiches, de vieux projos.On
a fait ce qu'on a pu mais c'est sûr que ça aurait
été beaucoup mieux dans un vrai cabaret. Mais
c'était ça ou rien. Donc j'ai pris ça.
- Néanmoins c'était très original,
parce qu'il y avait des chansons qu'on n'entendait nulle part.
- Oui, par exemple "La menteuse" de Varda, une chanson
de René Clair... Tout le monde me dit que je devrais
remonter ça, mais je n'aime pas refaire ce que j'ai
déjà fait.
-Et puis c'est un peu loin de ce que vous faites aujourd'hui
non ?
- Pas vraiment, non.
- Parce que chez Rezvani, il y a une gravité...
- Oui parce que les textes demandent ça aussi, mais
maintenant j'ai envie d'aller vers plus de fantaisie...
- Ah oui ?
-Oui bien sûr, je me suis laissé complètement
charmer par Rezvani et sa femme, par le couple, pas par lui
seulement. Je suis tombée extrêmement amoureuse
de leur histoire, peut-être parce qu'ils avaient réussi
là où moi j'avais échoué. Le fait
d'être amoureuse donne sans doute un côté
trop fermé à mon interprétation, c'est
en tous cas le sentiment que j'en ai aujourd'hui.
- On les a redécouvertes, ces chansons, car
la plupart des gens les sifflotaient sans jamais vraiment
faire attention...
- ... aux paroles, sans jamais entendre le texte.
- Avec vous on entend ce qui est sous-entendu.
- Parce que je suis une amoureuse des mots. Et aussi parce
que j'ai cherché une simplicité d'accompagnement.
Quand j'ai commencé à travailler les chansons
de Rezvani en janvier 2000, j'ai acheté le disque de
Jeanne Moreau, et j'ai trouvé que les arrangements
avaient beaucoup vieilli, étaient datés –
même si maintenant ce côté démodé
revient à la mode... Donc finalement, Jeanne Moreau
est maintenant pile-poil dans le coup !
- Ce ne sont pas que les arrangements de l'époque
qui donnent cette légèreté aux chansons
de Rezvani, c'est aussi lui-même, qui disait les avoir
écrites sur un coin de table. Alors que vous avez choisi
la gravité...
- ... la sincérité, l'amour, l'attachement à
leur histoire. Il y avait une tendresse merveilleuse chez
eux. Par respect, comme c'était des chansons qu'il
avait écrites pour elle, j'y allais sur la pointe des
pieds. Je voulais parler d'eux sans me les approprier. Voilà,
c'est ça, je ne voulais pas m'approprier ces chansons-là,
bien que finalement je me les sois appropriées entièrement,
parce que j'étais complètement immergée
dedans. Mais, par exemple, Jeanne Moreau a mis au féminin
des chansons qui ont été écrites au masculin;
moi je n'aurais jamais osé faire ça, du moins
à l'époque, car sur mon dernier disque, je l'ai
fait. D'abord parce que Rezvani s'était mis entre temps
à écrire des chansons spécialement pour
moi, ensuite parce qu'il m'avait donné l'autorisation
de passer du masculin au féminin. Et je me suis aussi
permis de mettre certaines chansons nouvelles au présent
(je n'aurais pas osé faire ça avec les anciennes),
car elles étaient très nostalgiques. Dans les
chansons des deux dernières années, tout est
au passé, alors que je suis vraiment dans le présent
de leur amour, et même dans le présent tout court.
- La première fois, c'est vous qui avez contacté
Rezvani ?
- Oui, je lui ai écrit pour lui dire que je voulais
faire un tour de chant avec ses chansons, pas celles chantées
par Jeanne Moreau, trop connues, mais les autres, celles que
l'on trouve dans son théâtre. Dans Le Cerveau,
par exemple, il y a beaucoup de chansons dont "A travers
notre chambre", qui est très belle. Je voulais
faire découvrir toutes ces chansons inconnues. C'est
ça mon truc, justement: faire connaître des chansons
qui sont oubliées. Je lisais l'autre jour, petite parenthèse,
sur un disque de Catherine sauvage, qu'elle demandait aux
éditeurs de musique "ce que personne n'a voulu
chanter". C'était sa démarche, et moi c'est
un peu comme ça que j'ai démarré aussi.
Pour revenir à Rezvani, je lui avais aussi demandé
de m'écrire une chanson, mais il m'a répondu
qu'il n'écrivait plus depuis 30 ans... Plus tard je
lui ai acheté une guitare; il m'a dit: "Je ne
me souviens plus des accords"; je lui ai répondu:
"Mais de toute façon, tu composes sur trois accords,
alors..." Finalement il s'est remis à l'écriture,
alors qu'il vivait des années très très
difficiles, à cause de la maladie de sa femme. C'est
pour ça que ces nouvelles chansons sont au passé:
c'est la nostalgie de cet amour-là, cet amour perdu.
- Chronologiquement, après Noir et blanc,
vous enregistrez un disque, Les Mille baisers, dont
vous écrivez tous les textes.
- Oui. J'étais amoureuse d'un rocker, Michel Peteau,
le chanteur du groupe "La Fiancée du pirate".
J'avais une maison à la campagne, il est venu s'installer
chez moi. Il a aménagé un studio dans mon garage.
Comme je partageais sa vie et qu'il était tout le temps
avec des guitares, et comme moi aussi je jouais un peu, on
a fait ce disque, qui n'a jamais été distribué
et qui est introuvable. Bien avant son succès récent,
Carla Bruni cherchait des chansons et elle avait entendu "Les
mille baisers", la chanson-titre, je ne sais pas comment
d'ailleurs... Elle voulait la chanter, mais ça s'est
pas fait.
- Sur l'album figurait une nouvelle version de "Jamais
je ne t'ai dit"...
- ... oui, accompagnée à la guitare par Michel,
avec un vieil ampli. Je trouve que c'est très beau
ce qu'il a fait. Avec Les Mille baisers, j'ai commencé
à faire la chanteuse. J'ai fait trois concerts à
salle Gémier à Chaillot, invitée par
Savary. Et puis j'ai fait quelques radios, mais ça
ne démarrait pas. On avait signé une licence
chez Sony, qui n'a pas voulu sortir le disque parce que je
n'avais pas fait assez de promotion...
- Vous aviez déjà écrit ?
- Non. Je n'écris pas.
- C'était une parenthèse alors ?
- C'était une histoire d'amour.
- En 1998 vous participez à Y'a d'la joie et d'l'amour,
un spectacle autour de Trenet.
- Trenet, c'est magnifique à interpréter. Et
puis Savary m'a laissée entièrement libre de
choisir mes titres.
- Etait-ce un spectacle de Savary de plus ou une nouvelle
étape dans la chanson ?
- Ce spectacle me rapprochait complètement de la chanson,
là j'étais mordue. A l'époque je cherchais
des auteurs.
- En tout cas Trenet vous va bien.
- Oui, mais Trenet ce n'est pas original parce que tout le
monde l'a chanté (en fin de compte pas tout le monde,
justement). Trenet est venu me féliciter, j'étais
très fière. Il m'a dit:"Vous chantez "Fidèle",
c'est très beau, seulement on ne dit pas "Montauban"
avec l'accent" [rires].
- Comment vous est venue l'idée d'un album
entier Rezvani ?
- C'est grâce à "Jamais je ne t'ai dit..."
Je cherchais un auteur tout simplement, je me suis dis: "Celui-ci
je le tiens, il a écrit cette chanson magnifique, je
veux aller plus loin". Donc je me suis rencardée,
j'ai lu son théâtre, j'ai trouvé des partitions
et puis j'ai monté mon spectacle au Sentier des Halles,
qui a été très bien accueilli. Rezvani
est venu. Il y avait aussi des gens de Canetti. Rezvani a
dit qu'il fallait absolument faire un disque avec moi. Devant
Rezvani la fille de Canetti a dit oui, sans oser avouer que
le label n'avait plus de fric. Peu après, elle a refusé
mon devis de 80 000 francs, et je me suis dit: "Si elle
ne veut pas dépenser 80 000 francs, c'est qu'elle n'a
pas vraiment envie de travailler avec moi". Je suis confiante,
pas du tout suspicieuse, mais j'ai pensé plus tard
que pour ne pas faire de l'ombre à Jeanne Moreau, qui
rapporte toujours de l'argent aux éditions Canetti,
elle risquait finalement de ne pas me distribuer et de mettre
au placard. Donc j'étais prête à le faire
par mes propres moyens comme je l'avais déjà
fait dans mon garage avec des potes, mais Serge m'a présenté
les gens d'Actes Sud, qui ont fait leur premier disque avec
moi.
- Comment définiriez-vous l'art de Rezvani
en quelques mots ?
- [Silence] Disons qu'il fait la musique avec très
peu d'accords, qu' il est complètement arythmique,
que donc ses chansons sont un peu bancales.On reconnaît
son style à ça; les mélodies ne finissent
pas forcément comme on s'y attend, c'est très
particulier. Ses textes sont d'une grande simplicité
et d'une grande sincérité. Ce sont aussi en
majeure partie des chansons d'amour. Voilà, mais je
ne sais pas trop bien en parler. Ce n'est pas trop littéraire,
parfois sans refrain, ça ne rime pas forcément,
c'est un peu tordu... Il a un style bien à lui.
- Etes-vous plus sensible à sa musique ou à
ses paroles ?
- Le texte, d'ailleurs j'ai quelques fois aménagé
les mélodies. C'était vraiment "tatatata
tatatata"...Un peu trop rengaine. Mais il m'a laissé
beaucoup de liberté.
- Et en général ?
- D'abord le texte bien sûr. D'ailleurs quand je travaille
seule chez moi, je dis les textes sans musique. Je les dis,
je les dis, je les redis et ensuite je répète
avec les musiciens. La musique n'est pas le plus important.
On peut dire que celles de Rezvani sont un peu monotones.
Mais c'est à l'arrangeur de faire en sorte que ce ne
soit pas toujours pareil. Par exemple rythmiquement, je suis
passée pour certaines de deux temps à trois
temps. [Elle explique en chantant].
- Pourquoi le dernier album est-il un enregistrement
en public ? Est-ce un choix artistique ?
- Pas vraiment, c'est un peu par nécessité.
Il y a trois ans, j'avais trouvé une productrice, la
femme de Raymond Devos, Françoise Maucq.Elle y croyait,
elle m'a produite, elle payait les répétitions,
elle a loué un piano... Enfin j'avais quelqu'un qui
s'intéressait à mon travail et qui payait, parce
que c'est difficile de faire travailler des musiciens sans
les payer. Et puis on a enregistré un disque avec toutes
les nouvelles chansons. J'ai fait le Théâtre
du Renard, et elle est morte, deux jours après la première.
Donc le disque a été saisi par les héritiers,
qui sont des gens qui n'ont rien à faire dans nos métiers.
Son fils a un garage BMW à Bruxelles. Ils ont dit:
"Notre mère a dépensé assez de fric
avec vous, on arrête tout. On peut seulement sortir
le disque tel quel dans un boîtier cristal et sans promotion".
Comme je voulais un bel objet, j'ai préféré
arrêter et tout leur laisser. Mais j'avais envie de
sortir ces nouvelles chansons. J'ai eu l'idée de les
enregistrer sur scène à la Comédie de
St Etienne. J'ai fait venir un ingénieur du son, qui
a fait la captation, le mixage etc, ce qui m'a permis aujourd'hui
de sortir Embrasse-moi. Mais la suite du premier
disque Rezvani aurait dû paraître il y a deux
ans. J'avais gardé sur ce disque-là douze des
vingt nouvelles chansons que Rezvani avait écrites.
Je ne veux pas chanter n'importe quoi de Rezvani; lui l'a
fait dans son intégrale, il chante absolument tout
ce qu'il a écrit, certaines chansons que moi je ne
pourrais jamais chanter.
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Cité
de la musique, 2002
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- Est-ce qu'il y une évolution dans votre interprétation
de Rezvani ?
- Je pense, oui; là je vais faire le Café de
la Danse le 22 mars [2005], et je vais les chanter encore
autrement. Peut-être d'une manière plus enjouée,
plus gaie. Par exemple, je vais faire une version de "Jamais
je ne t'ai dit" un peu plus... cha-cha [rires].
- D'ailleurs entre la première et le seconde
pochette, il y a une grande différence...
- Oui, j'avais envie que ce soit plus ouvert, plus joyeux.
Parce que même si certains ont adoré le premier,
Tantôt rouge, tantôt bleu, d'autres m'ont
dit que cet univers était triste, sombre. Tout cela,
je l'entends. Ce qui n'empêche qu'il y a sur le dernier
des chansons très "fermées" comme
"Quand tu t'endors". Mais j'ai voulu aussi alterner
avec des chansons plus légères, plus fantaisistes
comme "La Fildefériste" ou "La Joueuse
de gong", qui sont des chansons anciennes. J'avais envie
qu'on passe de titres de plutôt enjoués, qui
me permettent de me déplacer sur scène, de danser,
à des chansons qui plongent dans un univers amoureux
complètement clos.
- A priori, il n'y aura pas de troisième volume ?
- Oh non, c'est fini.
- Et sur scène aussi ?
- Pour le concert du 22 mars, c'est encore Rezvani, pour la
promotion d'Embrasse-moi. Ce sont les gens du studio
Le Garage, qui sont des gens formidables que je connais depuis
très longtemps, et qui se sont retrouvés producteurs
d'Embrasse-moi un peu par la force des choses, qui
m'ont proposé de faire ce concert. Mais je suis actuellement
à la recherche d'un nouvel auteur. Et trouver un auteur
qui ait composé suffisamment de titres, parce qu'il
m'en faut bien une vingtaine, si ce n'est pas une trentaine,
ce n'est pas facile. Dernièrement, j'ai retrouvé
une ou deux chansons de Patrick Modiano que j'aime énormément,
que j'ai travaillées, et que j'aimerais bien faire
en scène, mais ça ne suffit pas. Et ce n'est
pas non plus très joyeux, Modiano... Mais j'ai surtout
découvert un auteur, une femme, c'est déjà
plus proche de moi. Elle est morte il y a trente ans, elle
a écrit des chansons et des livres. Elle a toute une
littérature, une correspondance que j'aime énormément,
et je travaille là-dessus cette année parce
que j'ai du temps. Mon prochain spectacle sera autour de ses
lettres, d'extraits de son journal et de ses chansons. Mais
je ne veux pas en parler encore parce que j'ai peur que quelqu'un
me pique l'idée...
- Mais a-t-elle été chantée ?
- Oui, dans les années 60. J'ai réussi à
trouver un vieux 33 tours à Lyon. Mais les arrangements
sont vieillots, ça date beaucoup, et ça ne va
pas du tout avec le texte. Elle-même est morte, son
mari aussi. Je devais donc demander l'autorisation de changer
la musique à son éditeur, qui est très
âgé, que j'ai réussi à joindre
par chance – mais qui m'a appris qu'en l'absence d'héritiers,
on n'avait pas le droit de changer quoi que ce soit. Ca a
été un coup dur, mais je vais me débrouiller
quand même. Soit repartir de ces mélodies et
les amener ailleurs, soit "rectifier"... personne
n'ira vérifier, j'espère. J'avais peur que cet
éditeur ait cassé sa pipe et ait été
racheté par un grand groupe. Parce qu'après,
c'est foutu, une fois que les chansons sont dans ces grosses
boîtes comme EMI ou Warner, c'est impossible d'avoir,
les partitions n'en parlons pas, mais même un accord
ou une discussion avec eux. C'est impossible, ils n'ont aucune
culture, ils ne savent même pas ce qu'ils ont dans leurs
tiroirs. Rezvani m'a amenée une fois chez Warner, avant
qu'on fasse le disque avec Actes Sud, et leur a dit: "Ecoutez,
ce qu'elle fait avec mes chansons est formidable, on va faire
un disque avec vous...", et le mec ne savait même
pas qui était Rezvani ! Un jeune mec qui s'occupait
de la chanson...
- Parlons aussi de votre métier de comédienne.
On vous voit parfois à la télévision,
au cinéma, par exemple dans le film de Baratier, ou
dans une lecture chantée à la Mousson en 2004.
- En fait il s'agit d'une pièce de Serge Valetti, qu'on
va sans doute commencer à répéter en
janvier prochain [2006], avec des chansons dont Valetti a
écrit les textes, et Jean-Marc Padovani la musique.
On a fait quelques lectures chantées à Pont
à Mousson ou à la M.C. de Grenoble, pour essayer
de trouver une production. Et il semblerait que Bobigny veuille
le produire en janvier prochain. Donc on peut dire que c'est
entre la comédie musicale et l'opérette. C'est
très farfelu, très drôle. Ca se passe
dans un petit village d'Andalousie, c'est un concours de chant,
il y a beaucoup de personnages. En plus il y a une bande de
comédiens que j'aime beaucoup, avec laquelle j'ai déjà
travaillé pour L'Opéra de quat'sous mis en scène
par Tordjman. Ca s'appellera Scandalouse.
- Vous y allez plutôt dans un esprit de comédienne
ou de chanteuse ?
- De comédienne qui chante, voilà. Je fais pas
mal de courts métrages comme comédienne, je
suis curieuse. J'aime la rencontre, j'aime les jeunes réalisateurs,
je trouve qu'ils ont du talent. Pour le film de Baratier,
c'est Rezvani qui lui a parlé de moi. Mais je suis
autant comédienne que chanteuse; vous savez, c'est
très difficile de vivre en ne faisant que chanter.
Moi, je ne gagne pas assez, donc je fais aussi du théâtre,
je fais ce qu'on me propose, et qui m'intéresse bien
sûr, car maintenant je peux choisir. Et puis quand je
n'ai rien qui me plaise, par exemple dans les mois qui viennent
(on me propose des trucs à la télévisions
qui ne m'intéressent pas du tout), alors je préfère
travailler sur ce projet dont je ne peux pas vous parler.
J'espère bien le monter à la fin de l'année,
mais c'est tout un parcours, parce que je vais essayer de
trouver une résidence d'artiste pour pouvoir payer
au moins les répétitions des musiciens. Moi
souvent je ne me paye pas, mais je n'ai pas envie de faire
travailler les gens à l'oeil. Sinon, je continue à
prendre des cours de chant, j'en viens justement. Parce que
j'ai envie de chanter des choses à pleine voix maintenant,
des choses beaucoup plus ouvertes, et puis je pense que pour
Scandalouse il va falloir y aller. Pouvoir chanter
sans micro, par exemple, j'en ai très envie. Et j'ai
d'autres idées, d'autres chansons que j'adore, j'ai
mon petit carnet... mais comment les regrouper ? Il faut trouver
un argument, un fil. J'avais pensé faire des chansons
d'écrivains pour pouvoir placer entre autres les Modiano,
mais je n'en ai pas assez, alors je continue, j'engrange.
- C'est difficile pour un interprète de trouver
de bons auteurs peu chantés...
- Oui. Suzy Solidor avait un très beau répertoire;
elle a chanté les poètes aussi...
- Catherine sauvage aussi...
- Oui, mais c'est plus récent, et puis elle a chanté
des choses assez connues quand même. Donc en ce moment
j'écoute beaucoup, je n'ai pas encore fait mon choix,
mais je pense à Suzy Solidor parce qu'elle avait ce
côté diseuse. Elle a dit de très beaux
poèmes de Cocteau d'ailleurs, qui n'ont jamais été
mis en musique et qui pourraient l'être... Et j'aime
énormément sa voix. Une grande puissance, beaucoup
de coffre. Je ne suis pas Suzy Solidor, mais je l'admire énormément.
Alors je me sens complètement décalée
dans ce milieu de la chanson - je veux dire par rapport aux
médias, parce que je vois bien que le public est toujours
là, lui. Le public suit, il y a toujours des gens qui
aiment les chansons d'auteur. Mais les autres, la majorité,
sont conditionnés par les médias, alors qu'il
y a tout un patrimoine extraordinaire de la chanson, qu'il
serait dommage de laisser aux oubliettes. Par exemple on a
présenté mon dernier disque à France
Inter, qui a dit: "Non, on ne passe plus ça à
France Inter"... Rien dans Télérama ni
dans Le Monde. Dans Libération un peu, parce que Ludovic
Perrin aime bien mon travail. Certains médias ont aussi
été intéressés par le fait que
Rezvani se soit remis à écrire. Ou par l'apparence
du disque Actes Sud, qui est un très bel objet, avec
un beau papier etc., ce que nous n'avons pas eu pour le dernier
disque malheureusement.
- Néanmoins...
- Oui, il est quand même beau, je les ai assez embêtés.
Je voulais absolument que Serge me fasse des dessins, je voulais
aussi qu'il y ait les textes.
- Les maisons de disques se plaignent du piratage,
mais quand on a un objet aussi abouti, on a envie de l'acheter,
et non pas d'avoir un disque...
- ... dans une boîte en plastique. Mais ça leur
coûte cher, vous savez. Le Chant du Monde [éditeur
d'Embrasse-moi] n'a pas d'argent. Ils étaient
incapables de louer une salle pour me faire faire un "show-case",
comme on dit. Et en ce moment ils traînent un peu la
patte pour les affiches que je leur demande... Pourtant le
patron me disait qu'il souffrait moins que les autres maisons
de disque du piratage, justement parce qu'il fait de beaux
disques et de beaux objets.
- Le Chant du Monde a un beau catalogue: Cora Vaucaire...
- Catherine Sauvage aussi. Le catalogue a été
vendu pour trois fois rien à la mort de Philippe Gavardin.
Je connaissais sa femme, elle était désespérée
car personne n'en voulait. Tout le monde disait: "C'est
démodé, c'est ringard". Il y a pourtant
les Ferré, qu'Alain Raemackers [directeur du Chant
du Monde] gère avec le fils de Ferré, Mathieu,
pour le label La Mémoire et la mer. Ils travaillent
encore comme des artisans ces gens-là. D'ailleurs Le
Chant du Monde n'est pas à Paris, mais à Arles:
on n'a pas la même manière de travailler en province.
Ils ont très peu de moyens, mais ils prennent des risques,
comme pour le disque de Philippe Val sorti en même temps
que le mien, qui est celui qui s'est le mieux vendu en 2004,
bien qu'il soit sorti en fin d'année. Tant mieux pour
eux, je suis contente, je n'avais pas envie de leur faire
perdre d'argent. De toute façon, nous avons signé
une licence avec eux.
- C'est vous qui avez produit l'enregistrement ?
- Oui, c'est en fait le studio d'enregistrement, Le Garage,
qui est devenu producteur. Donc Le Chant du Monde a seulement
payé la fabrication du livret et du disque. S'ils en
avaient vendu mille par exemple, ils auraient perdu de l'argent,
mais là, je crois que le disque se vend bien. Et puis
surtout ils ont une très bonne distribution; des amis
l'ont vu dans la plus grande librairie de Lausanne, très
bien exposé. Parce que j'ai insisté pour que
le CD soit vendu en librairie (via Harmonia Mundi). J'ai vendu
plus de 20 000 exemplaires du premier disque Rezvani, j'espère
que je vendrai au moins autant du dernier. Mathieu Ferré
m'avait demandé si je ne voulais pas chanter des chansons
de Léo: "Aucune femme depuis Catherine Sauvage
ne les a bien chantées". Mais je n'ose pas y toucher
car je l'ai idolâtré quand j'étais adolescente.
J'aimais sa violence, sa force... Remarquez, maintenant que
Léo n'est plus là, on pourrait reprendre ses
chansons, surtout qu'il en a beaucoup. Les premières,
celles des débuts, sont peut-être plus faciles
à chanter pour une femme que celles de la fin, qui
sont d'un lyrisme incroyable. Il n'y avait que lui qui pouvait
chanter ça. J'aimerais reprendre "Les bonnes manières",
que chantait Catherine Sauvage.
- Vous avez chanté dans Zazou.
- C'est histoire de famille. Je remplaçais Christiane
Legrand, qui avait créé le rôle. Je l'ai
fait parce que ma fille chantait le rôle de zazou, et
moi celui de sa mère. Mais je me suis un peu ennuyée
dans le spectacle, parce que la mère disparaît
très vite. Dans la deuxième partie, j'étais
dans ma loge, je travaillais autre chose. Ma fille chante
très bien, elle a fait le conservatoire, ce que je
n'ai pas fait. Quand elle m'a dit à 15 ans qu'elle
voulait être chanteuse, je l'ai inscrite et elle a fait
cinq ans de chant classique. Donc elle a la voix très
déployée, beaucoup de puissance. Elle ne sait
pas encore ce qu'est interpréter parce qu' elle a trop
écouté de trucs américains, Aretha Franklin,
Janis Joplin... Donc elle a un peu de mal à chanter
en français, mais ça vient. Elle est partie
de la musique et maintenant elle découvre ce que c'est
que les mots; moi j'ai fait l'inverse. Je suis partie des
mots et maintenant je prends des cours de chant. Justement
pour travailler un peu plus la musique. Sans oublier le texte
! Mettre des poèmes en musique, ça me plaît
beaucoup. Il y a un autre auteur que j'aime énormément,
c'est Maurice Magre.
- "La complainte de la Seine"...
- ... et "Je ne t'aime pas". C'est magnifique. Il
y a deux ans j'ai commencé à fouiner, et j'ai
trouvé à l'Arsenal plusieurs recueils. J'ai
gardé une dizaine de poèmes à mettre
en musique. Mais c'est un homme, c'est difficile, on ne peut
pas se permettre de mettre ça au féminin. C'est
un grand auteur classique, il écrit en alexandrin.
Il parle de l'opium, des bordels. C'est très littéraire,
presque académique, mais j'aime beaucoup son inspiration.
Je garde ça de côté. A propos de "La
Complainte de la Seine", elle a été chantée
à Chaillot, il y a une dizaine d'années par
Gerogette Dee, avec une voix grave. C'était beau. Et
on comprenait le texte. Alors que quand les chanteuses lyriques
le chantent, souvent on n'en comprend pas un mot. Elles ne
s'intéressent qu'à la musique justement. Même
chez Hélène Delavault, qui le chante aussi,
il y a une distance par rapport au texte.
- Connaissez-vous les poèmes d'Esther Prestia
mis en musique par Louis Bessières pour Judith Magre
?
- Judith Magre a chanté ? Beaucoup de comédiennes
chantent. Elles apportent un amour des mots, un amour du texte.
C'est ce qu'on appelle les diseuses. Elles sont presque dans
le parlé...
- ... et moins préoccupées par la technique.
- On sent l'amour des auteurs, parce que les comédiens
ne sont rien sans les auteurs.
1
Francesca Solleville chante dans Dragées au poivre
(1963); Mona Heftre dans Rien, voilà l'ordre
(2003)
2 Texte de Paul Vecchiali et musique de Roland Vincent pour
le film Beau temps mais orageux en fin de journée
de Gérard Frot Coutaz (1986)
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