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LALALALA:
Quand et comment avez-vous pris conscience que vous aviez une voix, cette
voix-là en tout cas ?
ANNICK CISARUK: En fait je n'en ai jamais pris conscience, je suis née
avec... Je suis née d'une famille assez mélomane, des ouvriers:
mon grand-père d'origine ukrainienne jouait de l'accordéon
et du violon, il chantait avec une voix magnifique. Mon père a
hérité de mon grand-père. En fait à la maison,
c'était toujours du chant, de la musique... Quand j'étais
toute petite mon père me mettait sur la table et je chantais. Ma
première chanson, je crois que c'était "Les yeux noirs"
en russe - d'ailleurs j'y fais référence dans le disque
Aragon / Ferré / Vian, dans l'introduction du "Tzigane"
que je commence comme ça, en forme d'hommage à mon grand-père.
Je me souviens de mon père qui me berçait avec sa mandoline.
Il me chantait "L'eau vive", des choses comme ça. Ma
voix, c'est un cadeau. Un cadeau des dieux, si j'ose dire. En fait le
chant fait partie de moi, mais je n'ai jamais pris conscience que j'avais
une voix, ça faisait partie de moi comme ma peau, la couleur des
cheveux... Je n'ai jamais appris le chant, même aujourd'hui. Ce
sont surtout des rencontres qui m'ont permis de faire ce métier.
Mais profondément, depuis toute petite je voulais être chanteuse,
comédienne. J'avais ça en moi.
- Vous n'avez jamais travaillé votre voix ?
- Jamais. Jamais. Je n'ai jamais eu de professeur de chant, d'ailleurs
je ne sais pas ce que c'est qu'un professeur de chant. Je crois que j'ai
ce qu'on appelle une voix naturelle. Je pensais que rien ne pouvait m'atteindre
vocalement, mais c'était une erreur. J'ai tellement chanté
! J'étais une romano, ma voix à tous les vents, j'y allais...
J'avais fait une mini tournée à Philadelphie, j'allais dans
des cabarets, sans micro, dans la fumée, et je suis revenue avec
un gros problème de voix, que j'ai réussi à surmonter.
Et là j'ai pris conscience, comme tout chanteur, je crois, que
la voix est un trésor. C'est un instrument, un messager pour l'émotion
dont il faut prendre soin. Donc maintenant j'ai ma technique à
moi, je travaille des vocalises avant les concerts.
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En
concert |
- Justement sur scène vous faites passer presque tout à
travers votre voix sans vraiment utiliser le corps ou les gestes, c'est
frappant dans votre récital Barbara.
- En fait le premier spectacle autour d'Aragon était beaucoup plus
"sorti". À cause des chansons beaucoup plus physiques,
vocales, comme "L'étrangère" qui est d'ailleurs
une chanson extraordinaire sur l'ouverture, le racisme... Je viens de
là, profondément, ça coule dans mes artères...
C'est ce qui me fonde, voilà, c'est moi. C'est comme un cri, et
dans le premier spectacle, il y a beaucoup de ça, parce qu'avec
Aragon, avec Vian, il y a aussi ce côté extérieur.
Comme je suis comédienne, j'aime pouvoir jouer là-dessus,
par exemple dans "J'coute cher", y aller à fond, à
la fois physiquement et vocalement. Pour le nouveau récital Barbara
j'ai fait le contraire. Barbara, c'est uniquement le texte et les sensations
profondes, sur l'amour, sur l'homme... J'ai voulu que ce soit beaucoup
plus intérieur. On me l'a reproché au début: "Mais
Annick, pourquoi vocalement tu n'y vas pas plus?". Et lorsqu'on a
une voix (je le dis sans prétention) étendue, assez pure
et puissante, eh bien on peut en faire beaucoup... Or ce que j'aime, c'est
justement retenir de plus en plus, pour lâcher au moment qui me
paraît juste. Pour Barbara, j'ai vraiment recherché ce côté
assez épuré, j'ai voulu revenir à des sensations
de chuchotement...
- On perçoit bien la retenue, mais je parlais aussi de
l'utilisation du corps, des gestes...
- Mais ça fait partie de ce minimalisme que je cherche. En fait
le chant et le corps, c'est pareil pour moi. C'est un tout. Si ça
passe à l'intérieur, ça doit passer à l'extérieur
d'une manière épurée. Cette approche est venue naturellement,
sans y penser, simplement en travaillant les textes. En fait je prends
le texte comme tout texte, je le lis, et je me dis: "Qu'est-ce que
ça te fait ?". C'est donc le texte qui amène la voix
et non pas la voix qui amène le texte. Ca part vraiment du mot.
Au début du travail avec David Venitucci, j'avais tendance à
projeter, à cause de l'accordéon qui est un instrument puissant,
orchestral par excellence; il me couvrait, alors je surenchérissais...
Puis son jeu très subtil, comme de la dentelle, ses petites notes
comme la pluie, m'ont aussi amenée à cette épure.
- Sur l'album que Marie Paule Belle a consacré à
Barbara, l'accompagnement (au piano) semble presque absent alors que pour
vous...
- ... c'est deux voix, celle de David a autant d'importance que la mienne.
C'est vraiment un duo, alors que la plupart du temps l'instrument n'est
qu'un accompagnement. David s'est beaucoup investi dans les arrangements.
Il a essayé de créer quelque chose de neuf, ce qui n'est
pas facile s'agissant de Barbara. Tout comme chanter après elle.
J'ai mis du temps pour, humblement, trouver ma voie, parce qu'elle est
là, elle est tellement présente... Je l'avais vue sur scène
tout comme Ferré, à seize ans: c'était comme une
claque. Je suis sortie de là bouleversée, transportée
et je me suis dis: "Ce que je veux faire plus tard, c'est ça".
- Donc votre envie de chanter Barbara est ancienne.
- C'est immense. La première chanson que j'ai faite à la
guitare, c'est "La petite cantate". Je me disais que si j'avais
un chemin à suivre, c'était celui-là, avec beaucoup
de travail, des remises en question. Mais j'ai mis du temps à m'y
attaquer. C'est seulement maintenant...
- ...À cause de quoi ?
- De ma vie peut-être. De mon cheminement, des gens que j'aime profondément.
Une prise de conscience de la valeur de la vie, et de ma voix aussi. En
fait, c'est un ensemble. Je me suis sentie prête mais j'ai eu plus
de mal qu'avec Ferré, parce que Barbara est une femme, et qu'en
plus, il est très difficile de ne pas l'imiter. J'en ai entendu
tellement qui la plagiaient.
- Ca tient à son écriture musicale, on reconnaît
tout de suite son style...
- Tout de suite. Qu'on entende un peu Barbara dans ma voix, ce n'est pas
grave du moment que je réussis à m'approprier son univers
en le transposant dans ma propre expérience. Je n'ai pas connu
la guerre comme elle, mais j'ai vécu d'autres choses; par exemple,
ma mère est "couchée" elle aussi, et nos rapports
étaient très forts. Toutes ces chansons-là, je les
ai essayées comme si on les avait écrites pour moi, mais
avec humilité.
- Grâce à vous on écoute Barbara différemment.
Vous avez notamment retravaillé le rythme des compositions de Barbara,
qui, il faut bien le dire, utilisent souvent les mêmes formules
et sont donc assez répétitives.
- Ca c'est vraiment grâce à David. Au départ j'avais
choisi cinquante titres, parce que je ne voulais pas m'en tenir aux chansons
connues, à part "Gottingen" parce qu'elle parle du thème
de l'étranger, ou "Perlimpimpin" et " L'homme en
habit rouge" qui d'une certaine façon "me racontent".
Donc j'ai présenté cinquante chansons à David, qui
m'a dit: "C'est toujours la même chose, c'est mortel, c'est
une grande dame mais musicalement je ne peux rien faire parce qu'il y
a des systèmes". Par exemple je voulais "Vienne"
parce que j'adore ce genre de petite histoire, mais il m'a montré
qu'elle était construite sur le même système que "À
peine"... Il m'a donc demandé d'en choisir trente, puis vingt,
afin d'éviter les redites musicales et même textuelles. Ensuite
il s'est mis au travail et il a vraiment réussi...
- Oui parce qu'on ne sent pas cette marque de fabrique.
- Exactement.
- À propos du choix des textes, j'ai remarqué qu'il y a
beaucoup de références aux fleurs, à la nature.
- C'est drôle ce que vous dites... Je ne l'ai remarqué qu'après.
Je suis née à la campagne, je n'étais pas faite pour
l'école, mais vraiment pas du tout. Je me souviens des carnets,
je devais avoir sept ou huit ans et ça m'a traumatisée pour
le reste de ma vie scolaire: il y avait marqué "Mettez votre
fille tout de suite en usine car il n'y a aucun avenir". Je le croyais
profondément. Et je me souviens qu'au retour de l'école,
je balançais le cartable et je courais, ma mère me demandait
où j'allais, et je répondais: "Maman je vais dans les
bois". Et vraiment c'était ça: monter dans les arbres,
comme un petit singe, c'était tout à fait Le Baron perché.
Mon grand-père me disait souvent: "Si tu es malheureuse sur
la terre, il faut monter sur un arbre". Et quand j'étais malheureuse,
j'allais dans les bois, je prenais un bâton, c'était mon
micro, les arbres mon public et je n'arrêtais pas de chanter. Et
je mettais aussi mon "dos nu à l'écorce". Ca me
redonnait vraiment des forces pour continuer. L'humain me paraissait horrible,
et c'est pour cela que Barbara m'a touchée. D'ailleurs elle a vécu
un court moment à Roannes, à quarante kilomètres
de chez moi. Elle parle d'hivers assez rigoureux, et là-bas je
me rappelle qu'il faisait très froid. J'adorais aller dans la nature.
J'avais un rapport très fort à elle. Du coup quand je chante
ces chansons, je les redécouvre en même temps et je me revois.
Barbara m'a ramenée à ma propre enfance.
- Il y a les dahlias, les mimosas...
- ... l'écorce, les roses..
- C'est comme lorsque vous prononcez le mot "verveine" dans
"Il n'aurait fallu" d'Aragon: la présence de la nature
passe à travers votre voix...
- Ca me touche beaucoup, ce que vous dites. Dans une chanson on a trois
minutes pour enfiler des émotions, des images. On se met dedans,
on en sort, on repart vers autre chose. Mais ce sont les mots, dans lesquels
on a investi ses propres sensations, qui font que les gens reçoivent
quelque chose. Comme pour les comédiens.
- Justement, quand on regarde un peu votre parcours, on s'aperçoit
que vous chantez, vous jouez au théâtre, vous faites des
comédies musicales, de l'opéra (Weill). C'est assez rare
d'avoir un champ d'activités si étendu, il y a eu Germaine
Montero...
- ... Pia Colombo aussi. En fait je crois que c'est dû aux rencontres.
Comme je vous le disais, j'ai arrêté l'école à
quinze ans et demie, je ne lisais pas, rien. J'écoutais Sheila,
mon frère m'a fait découvrir Ferré, Jimmy Hendrix
en me forçant. J'ai eu mon BEPC, et après, l'usine. Mais
j'ai eu de la chance d'avoir eu les grands-parents que j'ai eus. Ma grand-mère
était polonaise et mon grand-père ukrainien, je vivais souvent
chez eux. Ils étaient d'une grande générosité.
Ils me racontaient leur vie. Mon grand-père, c'était la
steppe, les chevaux, les lacs gelés où il allait patiner.
J'ai voyagé sans voyager. Ma grand-mère est partie à
seize ans de chez elle pour venir travailler en France; mon grand-père
lui aussi a tout quitté, pour d'autres raisons (c'est un Russe
blanc). Je garde des images de mon grand-père qui m'emmenait dans
la forêt, me disait les noms des arbres, des champignons. J'ai appris
à regarder la nature, à la respecter. On me disait: "Les
choses sont habitées, tu verras plus tard, tu le comprendras".
J'ai eu beaucoup de chance d'avoir choisi cette famille, parce que je
crois qu'on choisi sa famille. Grâce à elle j'avais déjà
un imaginaire. Et puis mes grands-parents avaient la télévision,
pour moi c'était extraordinaire, j'imitais les présentatrices,
je voulais faire comme Sheila...
- ... Sheila a aussi chanté Ferré ("Jolie môme")
[Rires].
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Avec
Didier Georges Gabilly, à Tours |
-
Ah c'est drôle. Moi c'était "Bang bang", je me
déguisais avec ma cousine. Et
puis j'ai dit à mes parents que je voulais aller à Lyon.
Travailler à l'usine d'accord, mais à Lyon. Et mes parents,
chose extraordinaire, m'ont laissée. J'avais seize ans. Ma mère
m'a donné cent francs pour la semaine et j'ai trouvé du
boulot. Je voulais faire comme ma grand-mère, partir. Ma famille
m'a donné ça, le courage d'y aller, d'oser, alors que j'avais
peur. Maintenant avec le recul, je me demande comment j'ai pu faire des
choses comme ça. J'ai évité le pire évidemment,
mais il y avait toujours cet optimisme et toujours des gens sur le chemin,
des pygmalions, qui m'ont révélée. À Lyon,
j'ai rencontré Didier Georges Gabily. Tout
d'un coup je suis passée de l'autre côté. C'était
un poète, il m'a fait découvrir Desnos, Aragon, Vian; il
m'a emmenée dans cette turbulence des mots dans laquelle je n'osais
même pas m'aventurer. C'était un peu "Le minotaure".
Moi je trainais la patte à Lyon, l'usine, ce n'était pas
Cosette, mais c'était violent. Il m'a prise par la main, je l'ai
suivi, j'avais des ailes. Je me suis retrouvée à Tours avec
lui en première partie de Pia Colombo et de Juliette Gréco.
On chantait ses textes ou d'autres de Desnos ou Tardieu, en duo, un peu
à la manière de Charlebois avec Louise Forestier quand ils
chantaient "Lindberg". André Cellier qui avait le théâtre
de Tours et qui montait un Brecht, est venu me voir un soir, et m'a demandé
de jouer. J'ai commencé très fort.
- Donc dès le début, théâtre et chansons
sont complètement mêlés.
- Mêlés toujours. Même si mes premières amours,
c'est le chant, auquel je me consacre de plus en plus. Mais bien sûr,
si demain on me proposait un rôle magnifique au théâtre,
j'irais.
- Est-ce que l'un des ces arts influence les autres ?
- Non, parce je suis profondément dans les trois, et parce que
les trois ont fait partie de ma vie très vite. Très vite,
je suis passée des bois, de la forêt, de l'usine à
la scène. J'ai été littéralement embarquée
par les mots et la musique. La première chose que j'ai vue au théâtre,
c'était Le Long voyage vers la nuit d'ONeill. J'étais
impressionnée...
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L'opéra
de quat'sous (Giogio Strelher), Châtelet,
avec Barbara Sukowa, 1986
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- Et Strehler ? Vous avez travaillé avec lui.
- Strehler aussi. C'était extraordinaire. J'ai passé une
audition alors que tous les rôles étaient distribués.
J'ai eu une chance incroyable. Il m'a donné un rôle de pute
dans L'Opéra de quat'sous, et parallèlement je
devais assurer la doublure de Lucie avec Elise Caron qui assurait celle
de Polly. Strehler était un véritable directeur d'acteurs,
c'est-à-dire qu'il prenait des choses chez nous mais en imposant
les siennes, nous laissant toutefois une grande liberté d'expression.
C'était le maître, tout le monde l'appelait Maestro. Un jour,
sans préavis, il a viré la comédienne qui jouait
Lucie, parce qu'elle ne faisait rien de ce qu'il voulait et il m'a dit:
"Cisaruk tu montes sur scène et tu me le fais". On courait
ensemble sur la scène. Quand je criais à un moment, il disait
"Gueule, ç'est ça, hurle..." J'étais aux
anges.
- Il y a eu plusieurs Brecht ensuite.
- C'est fou. Brecht m'a poursuivie.
- Vous avez même fait un récital.
- J'ai fait un récital au Mans avec Jean-Marc Cellier, sur les
chansons de Brecht. J'étais accompagnée au piano par Philippe
Duchemin, un musicien de jazz. Ca a été vraiment puissant,
c'était mon premier tour de chant seule, toute seule. A Paris il
y a eu le Conservatoire, je l'ai eu, je ne sais pas comment. On m'avait
conseillé de m'y inscrire, alors je l'ai fait. Je n'avais pas de
plan de carrière, et encore maintenant, je n'en ai pas. Je prends
ce qui vient. Mon but c'est de faire ce que j'aime avant tout. Même
pour le choix de comédies musicales ou de pièces de théâtre,
je suis sur un chemin... Enfin, Brecht ou certains auteurs me poursuivent.
J'adorerais rejouer L'Opéra de quat'sous et faire Jenny
des Lupanars, ou Madame Peachum. Maintenant je me sens prête pour
ça.
- Justement, qu'est ce qui vous plaît dans Brecht ? Est-ce son aspect
politique, est-ce...
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Le
Petit Mahagonny (Marcel Bluwal), TEP, 1980, avec Robin Renucci
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- ... c'est tout ça, c'est couillu, ça parle de
choses de la vie, de prises de position... Les personnages sont émouvants
dans leur détresse. Et puis le fait de jouer, prendre un rôle
et ne pas être forcément dans le beau. Ne pas être
belle forcément, la beauté n'est pas ce qui m'intéresse.
Mais être dans le vrai.
- Vous chantiez Brecht en français ?
- Toujours.
- Comment avez-vous rencontré Pia Colombo ?
- Par hasard, enfin il n'y a pas de hasard... Pour moi, elle était
comme Gréco, Milva, Barbara d'une autre façon. Je regardais
Milva chanter tous les soirs "Le navire", elle levait le bras,
elle était le navire. Je voulais avoir sa voix. Je n'aimais
pas la mienne et encore maintenant j'ai du mal à l'entendre car
je la trouve trop claire. Je rêvais d'avoir une voix rauque comme
Milva.
- Pour chanter les lilas ou la verveine, il vaut mieux avoir une voix
claire. Et puis une voix rauque pour chanter Brecht, ce n'est pas très
neuf...
- Oh Lotte Lenya avait une petite voix perchée, mais c'était
plus une comédienne, c'est vrai...
- Cora Vaucaire chante Brecht d'une façon "plus douce"...
D'ailleurs, il nous a semblé que la particularité de votre
voix, mais aussi de votre façon de chanter, réside dans
une douceur lyrique associée à une grande précision
du mot, de sa scansion. Autrement dit, tout se passe comme si vous réunissiez
à la fois la pure plasticité vocale d'une Christiane Legrand
et la force brute de la déclamation d'une Catherine Sauvage.
- C'est la première fois qu'on me dit ça, je prends les
deux, elles sont magnifiques. C'est comme Cora Vaucaire qui chante avec
sa petite nature et en même temps elle a une force... Elle arrive
à faire passer des choses tout en restant légère.
J'aime qu'on me touche avec ces changements de registre, parce que c'est
la vie: on peut être léger et d'un coup avoir de la gravité,
au moment juste. C'est ça qui m'intéresse.
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Avec
Cora Vaucaire, juin 1996 |
-
La comédie musicale n'empêche-t-elle pas ces infimes variations
d'expression ?
- Oui, il y a un certain carcan. Dans Camille.C par exemple,
oui, on ne peut pas montrer tout ce qu'on a à montrer, alors que
dans Barbara ou Aragon / Ferré / Vian, je peux le faire. Il y a
une sorte de frustration. J'adore le début de la chanson "Je
suis camille...", mais ensuite le personnage n'évolue plus
beaucoup, j'aurais voulu faire Camille jeune, à la limite, mais
Sophie [Tellier] était tellement bien... Enfin, j'aurais voulu
faire tous les personnages. [Rires]. Mais je n'étais pas du tout
frustrée, car en fait je jouais plusieurs rôles dans Camille.C:
Camille âgée, la mère et la femme de Rodin. C'est
ce que j'aime: changer de registre, être habitée par toutes
ces vies à partir de la mienne.
- Et retrouver les mêmes partenaires, comme Sophie Tellier
ou Alain Germain ?
- C'est agréable. J'ai croisé Sophie sur Nine,
on s'est vraiment rencontrées sur Camille.C. Elle est
très sensible, elle se jette à corps perdu. Avec Alain germain,
je vais reprendre Notes de champagne où je chante du Yvette
Guilbert. C'est un spectacle léger, qui permet de redécouvrir
un répertoire de chansons sur le champagne assez rare. Redécouvrir,
c'est ce que j'essaie de faire avec le spectacle sur Barbara. Des jeunes
gens qui ne la connaissent pas vraiment me disent qu'ils vont maintenant
l'écouter d'une autre oreille. On se dit alors qu'on est sur le
bon chemin, même s'il n'y a que vingt-cinq personnes dans la salle.
- Justement, parlez-nous de l'aspect financier, matériel. Comment
arrivez-vous à sortir des disques ou à faire de la scène
?
- Je ne sais pas. Parfois ce n'est pas facile, je me sens très
seule à ce niveau-là. Je n'ai pas de structure autour de
moi, quelquefois j'aimerais bien me reposer sur quelqu'un. Je fais ce
que j'aime, mais parfois il faut du courage pour continuer. Le courage,
ce n'est pas d'aller sur la scène, mais de prendre son téléphone
pour se "vendre". Je ne sais pas faire ça. Dès
que j'annonce que je chante Barbara, on me reproche de faire des "reprises"
! Eh bien oui, je suis une interprète, je n'écris pas mes
textes. Est-ce qu'on dit qu'on fait la reprise de Dom Juan ou
d'une pièce de Shakespeare ?
- Ce n'est que très récemment que la notion d'interprète
a été remplacée par celle de "chanteur qui fait
une reprise".
- Exactement. On dit que je "reprends" Barbara, ce qui n'intéresse pas la presse.
- Pourtant quand Patricia Kaas reprend "l'aigle noir", la presse
en parle plus que de raison.
- Je ne suis pas vendeuse.
- Il ne s'agit pas de vendre mais trouver un public...
- ... Mais il y a un public. Alors quand il y a des collègues comme
Le Cirque des mirages dont on commence à parler et qui signent
avec Universal, ça me donne des ailes. Pourquoi croyez-vous qu'on
accepte des lieux comme Les Etoiles où l'on n'est pas payé
? Parce que sinon, on ne chante pas. Et puis aussi parce que c'est un
lieu magnifique qui, si il était remis au goût du jour tout
en gardant son cachet, pourrait faire un beau cabaret dans Paris. Mais
je ne pense pas qu'on en prenne la direction.
- Vos projets ? Y a-t-il d'autres auteurs enfouis qui remontent
à l'enfance ?
- Non.
- Est-ce que vous aimeriez qu'on écrive pour vous ?
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Pendant
l'entretien au bar de l'Holiday Inn le premier novembre 2005 |
- Voilà, maintenant je cherche, je suis en quête d'auteurs.
Je lis beaucoup, ce sera un travail de longue haleine. David composerait
les musiques, mais d'autres aussi. Avec toujours cette volonté
de permettre à des univers de se rejoindre, tout en faisant en
sorte que ce soit le mien. Maintenant je me sens prête pour ça.
J'ai aussi un projet avec John Greaves, qui est un musicien de jazz. Il
a mis en musique des poèmes de Verlaine. Il me propose de chanter
quelques chansons dans un prochain spectacle. Ce sera une ouverture. Je
n'ai pas envie de me cantonner uniquement à la chanson française.
Barbara et Ferré me paraissaient importants dans ma vie, c'est
fait, je passe à autre chose. Mais ça ne m'empêchera
pas de reprendre le spectacle Aragon / Ferré / Vian. Je vais d'ailleurs
le rechanter bientôt à côté de mon village,
avec Christophe Brillaut au piano. Je le ferai différemment. Cette
idée m'excite baucoup...
- Vos musiciens sont mis en avant sur les pochettes, comme un véritable
duo.
- Le musicien, c'est une autre voix. C'est de l'accompagnement, mais ensemble.
Il ne faut pas "pléonasmer" le texte comme le fait Marie
Paule Belle. Elle surligne le texte alors qu'il faut le porter. Mathieu
Rosaz, lui, est arrivé à s'approprier un peu Barbara, même
si on l'entend encore beaucoup, à cause du choix, à mon
avis dangereux, du piano comme accompagnement.
- D'autres projets ?
- Peut-être de nouvelles comédies musicales. Je vais passer
des auditions – j'aime cela. Changer de chaussures, de vêtements,
avancer à son rythme mais avancer sûrement.
1
Annick Cisaruk a partagé l'affiche avec Michel Hermon, les lundi
16, mardi 17 et mercredi 18 Octobre 2005 aux Etoiles, Paris X
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