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Lolita
pop, jeune fille sauvage
LALALALA : Est-ce que tu écoutais déjà de
la musique quand tu étais petite fille (1) ?
Cathy Claret : A vrai dire quand j´étais petite, j´ai
vu et écouté beaucoup de choses, et pas spécialement
de la musique ! J´ai eu une enfance plus qu'atypique : je suis d´un
petit village près de Nîmes, et durant mon enfance, j´ai
été très ballottée, j'ai été
inscrite dans plus de vingt écoles, j'ai vécu au moins trente
déménagements sur plusieurs continents, je suis allée
en pension... et pas vraiment parce que mes parents étaient
diplomates [rires], mais parce que mon père était un peu
fou, un vrai beatnik qui traînait quelques problèmes... Ma
mère, elle, est morte très jeune. Mon enfance a été
un véritable tourbillon, il nous arrivait de dormir sur des bancs,
ça a été très dur, je ne veux pas m´en
souvenir... C´est à l´adolescence que j´ai trouvé
la stabilité dans une famille gitane qui m´a quasiment adoptée,
et c'est là que je me suis plongée dans la musique.
- Jouais-tu déjà de la flûte ou d´un
autre instrument ?
- Quand j´étais petite, je me sentais vraiment mal et, je
pensais qu´un jour il faudrait que ça sorte d´une façon
ou d´une autre. Pas spécialement par la musique, mais par
l'écriture ou le dessin tout aussi bien, pourvu que ça sorte.
En même temps, tout ça me paraissait tellement impossible...
J´ai vraiment dû lutter seule, sans argent, sans appui, sans
repère et sans pays. Cela a été très difficile
pour moi car j'étais sans personne au monde... J'étais vraiment
de nulle part !
- Quand as-tu commencé à écrire des chansons
?
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En
2006 (photographie : Pep) |
-
Je ne m'en rappelle pas exactement. J'ai toujours écrit des bouts
de textes, mais les premières chansons, je ne sais pas. Ce dont
je me souviens, c´est que je faisais tout en cachette. Je jouais
de la guitare, de la basse et de la flûte de façon autodidacte.
Je n´osais rien faire écouter à personne. Un jour,
j´ai envoyé une seule et unique cassette à Virgin,
parce que j'avais vu leur adresse sur la pochette d'un disque. L'équipe
de Virgin m'a cherchée pour me faire signer un contrat. J´ai
donc signé avec Emmanuel de Buretel (en même temps que Manu
Chao, Rita Mitousko...) sans me rendre compte de ce que cela représentait.
Je ne connaissais rien à ce monde, je savais juste que je voulais
mélanger les rythmes rumba et flamenco tout en faisant de la pop
minimaliste, mais à l´époque ce n´étais
pas tellement la mode !
- Qu´y avait-il sur la cassette que tu as envoyée
à Virgin ?
-Quelle drôle de question ! Je ne m'en souviens plus très
bien. Il y avait une chanson très underground et surtout
très éloignée de ce que je fais maintenant qui s'appelle
"She´s the rain" et qui s'est retrouvée sur mon
premier album.
- Qu´est-ce qui, selon toi, a plu à Emmanuel de Buretel
? D´une manière plus générale,
comment étais-tu perçue par Virgin ? Et comment, de ton
côté, percevais-tu ce nouveau monde ?
- Alors là ! Aucune idée ! Ce que pensent les "chefs
des maisons de disques" a été et sera toujours un mystère...
Peut-être que ce qui lui a plu, c´est que j´étais
différente. Je proposais non seulement de mélanger les musiques
et les instruments (guitares flamencas, cajon...), mais aussi les langues
(français, espagnol, gitan et anglais). C'était nouveau
à ce moment-là, et pas encore dans l'air du temps. Un jour,
bien plus tard, j´ai revu les gens de Virgin qui m´ont dit
: "Dommage, tu étais trop en avance". C'est très
gentil, mais en attendant, ils n'ont rien fait pour moi ! [rires]. Sans
doute parce qu'ils me trouvaient bizarre de refuser de venir souvent à
Paris, de rester éloignée. A ce moment-là, c'était
presque impossible de travailler avec eux sans habiter à Paris.
Les choses ont changé depuis, puisque certains de mes collègues
ont réussi plus facilement sur la voie que j'avais ouverte, c'est-à-dire
habiter à Barcelone ou ailleurs et proposer tous ces mélanges
musicaux. Dans le fond je ne suis jamais sentie chanteuse... musicienne
oui, mais pas vraiment chanteuse. Je suis passionnée par la musique,
je ne pense qu´à ça, mais tous les à-côtés
(photographies, télévision, soirées etc) sont difficiles
à supporter pour moi ! J'ai horreur de ça.
- Connaissais-tu et appréciais-tu la pop française
? Pourrais-tu justement dire ce que tu entends par "pop minimaliste"
?
- Non, je ne connaissais pas beaucoup la pop française, à
part Gainsbourg. Je crois que la seule chanson que je connaissais, malgré
moi, c´était "Le lundi au soleil" de Claude François.
C´est pour cela que j´en ai fait la reprise, comme un clin
d´oeil. Par pop minismaliste, j'entends Nico, Weekend, Young Marble
Giants, ou encore Jeanette... et Gainsbourg bien sûr. Je me répète,
mais j'ai toujours voulu mélanger la pop minimaliste avec la rumba
et le flamenco.
- Ce premier disque a eu du succès. Pourtant Virgin n´a rien
sorti d´autre. Que s'est-il passé ?
- Comme je n'habitais pas en France, je ne pouvais pas savoir si le disque
avait du succès ou non. Je n´avais pas de famille pour me
raconter les choses, et à l´époque il n´y avait
pas l'internet. Virgin n´a rien publié d'autre parce que
j´étais cataloguée "rebelle". Il est vrai
que je ne voulais pas me plier à certaines exigences, comme déménager
par exemple, pour réussir dans le show-business. J'aime vivre à
part, faire les choses à ma manière, à mon rythme.
Je souhaite tout contrôler dans ma musique, c'est tout ce que je
demande. Ca leur a semblé sans doute trop.
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A
Paris en 1990 (photographie :
Renaud Monfourny pour Les Inrockuptibles) |
- Au sujet de ton aspect rebelle, il paraît que tu n'étais
pas toujours très commode avec les journalistes... je pense à
cette interview à la télévision belge (2)...
- Oui, comme je te l'ai dit, j'étais seule, c'était difficile.
Ce que j'apportais (le son, les musiques...) était nouveau, alors
quand une personne avait le malheur de croire que j'étais un produit
marketing, j'éclatais. J'aime bien les journalistes, mais pas la
télévision ni les photos. Quand j'ai commencé, je
ne savais pas qu'il fallait faire tout cela. J'ai donc refusé de
faire certaines émissions, c'est aussi pour cela que l'on m'a prise
pour une rebelle. Encore une fois, ce qui m'intéresse c'est la
musique, le son, le contrôle du mixage...
-
Comment as-tu rencontré Michel Duval, le directeur des Disques
du Crépuscule ? Etais-tu consciente de l'identité très
forte de ce label ?
- J´ai ma petite fierté... Je n'ai jamais eu besoin d'aller
quémander pour signer. Michel Duval m'a proposé un contrat
alors que j'étais encore chez Virgin. D'ailleurs plus tard, quand
il est lui-même parti chez Virgin, il a signé Pascal Comelade,
qu'il avait découvert sur mon premier album. Pour moi, les Disques
du Crépuscule étaient un label mythique (John Cale...),
mais humainement ils m´ont déçue, et j´ai même
par la suite regretté Virgin, avec qui j'avais rompu de mon propre
gré... mais qui en fait me traitait beaucoup mieux ! Je ne m´en
étais pas rendu compte, mais Virgin croyait en moi. Je pense que
ce qui faisait l´identité des Disques du Crépuscule,
c'était de miser sur des artistes très "particuliers".
En fait, je n'avais rien à voir avec les autres artistes du Crépuscule,
si ce n'est le fait d'être moi aussi très "spéciale".
Les
albums du Crépuscule, ou le Velvet gitan
- Tu dis que tu te sens musicienne plus que chanteuse. Comment,
dès lors, as-tu osé chanter, d´autant que, d´après
ce que nous savons de la culture gitane, la voix, le coffre sont importants...
- C´est ça qui est fort ! Je suis la personne la
plus timide du monde et j´ai pourtant réussi a être
reconnue des plus grands musiciens gitans et de la communauté en
général... Dans ma vie courante, toutes mes amies sont gitanes,
je suis invitée à beaucoup de mariages, de baptêmes...
je connais tous les secrets... je suis même dans un livre sur l´histoire
du rock gitan avec Pata Negra, Camaron et "Lole y Manuel"...
J'ai d'ailleurs eu les Pata Negra, qui sont ensuite devenus mythiques,
sur mon premier disque. D'autres chanteurs connus comme Sorderita ou Raimundo
Amador, ont depuis interprété mes chansons... C'est tout
en douceur que je suis arrivée à intégrer ma voix,
qui n'a rien de flamenca, à un son pop rythmé par des instruments
typiquement flamencos. C'est véritablement l'essence de mon travail,
de faire se croiser des choses a priori incompatibles. J'aime
les contrastes, les guitares rudes avec la voix sussurée, le sauvage
et la douceur... rien n'est impossible.
- Parlons du premier album, qui semble emprunter des directions assez
différentes : "Toi", "Loli-lolita" , "Porque,
porque" sonnent comme ce mélange de pop minimaliste et de
musiques latines dont tu parlais, mais "She´s the rain"
et "Open up the door" sont beaucoup plus anglo-saxons d´inspiration
; quant à "Por el chiben" et "El color", ils
sont complètement latins. Cette diversité était-elle
voulue ?
- Tu sais, à cette époque, je n'étais pas seulement
minimaliste dans ma musique, mais également dans l'effort ! [rires].
Dix titres me suffisaient pour un album. Je ne suis pas du genre à
écrire beaucoup pour choisir ensuite. J'enregistre toutes les chansons
que j'écris, je n'ai rien d'avance. Ces directions différentes,
ce sont mes deux dilemmes : j'aime le Velvet et aussi la rumba, le flamenco,
la bossa, le cha-cha-cha, donc j'explore. Mais seulement des choses qui
ont un rapport avec ma vie, des instants vécus. Je ne mélangerais
pas des chants hindous ou des opéras chinois, cela n'aurait aucun
intérêt pour moi. Ce travail a une cohérence, une
ligne, un style. J'essaie de ne jamais imiter et surtout de casser cette
image de fiesta et de joie qui est un cliché de la musique dite
latine ou méditerranéenne. En fait, j'aimerais être
comme certains peintres ou artistes conceptuels qui ne font qu´une
chose toute leur vie, mais je suis passionnée et je veux essayer
tout ce qui me vient à l'esprit, d'où un résultat
qui peut paraître parfois un peu bordélique...
- Le son de l´album était très caractéristique,
avec ce mélange d´instruments acoustiques, de synthétiseurs,
de jouets...
- Ce son dont tu me parles est le son dont je rêvais :
des guitares acoustiques (flamencas), un cajon, ma voix, un synthétiseur
surtout pour l'orgue et le Fender Rhodes, et quelques jouets... J´ai
toujours aimé le son du vibraphone jouet, je crois que dans certaines
chansons du Velvet, il y avait ces sons-là. Bien que j'aie une
idée en tête, j'écoute les conseils des musiciens,
surtout si ce sont des génies comme Raimundo Amador, qui a réinventé
la guitare flamenca : il en joue comme d'une guitare électrique.
Mais je les amène sur mon terrain. Je me rappelle que je lui demandais
toujours de ne jouer que d´une seule main car ce qu´il faisait
avec une main me suffisait amplement, sinon cela devenait trop technique,
et je n´aime pas cela pour ma musique.
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Avec
sa fille, Barcelone le 20 janvier 2007 (photographie : Cyril Thibaut
pour lalalala) |
- Peux-tu nous parler du très beau "Les roitelets" ?
- "Les roitelets" est une des rares chansons que je
n´ai pas écrites : il s'agit d'un texte de James Joyce, un
poème que j'avais lu en français et que j'aimais beaucoup
; Jacques Lyprendi a écrit la musique avec moi.
- "Fin d´été" introduit déjà
des images de nature : "Je vois le soleil / Dans le fond du chemin
/ J'écoute la mer / Dans le creux de ta main..." Quelle place
occupe la nature dans ta vie et dans ta musique ?
- J´aime la nature et la solitude, pas du tout dans le
sens "Les oiseaux chantent et tout est merveilleux" [rires]...
mais plutôt dans le sens du désespoir, comme quelqu'un qui
n'aurait plus rien et dont la seule échappatoire serait de regarder
le ciel pour y trouver du réconfort. Ce n'est pas sans rapport
avec ma vie d'ailleurs, et certaines de mes paroles ont un sens caché...
- Le deuxieme album semble plus homogène que le premier ; est-ce
que tu avais une vision, un projet particulier au moment de l´enregistrement
de ce disque ?
- Cet album, Soleil y locura, je l'ai enregistré
à Séville dans un studio à côté des
barres HLM des Tres Mil du Poligono Sur (quartier gitan marginal de Séville),
avec Raimundo Amador et ses frères, tous habitants de ce quartier.
Tout le monde disait que je n'arriverais pas à enregistrer avec
"ces gens", qu'ils étaient ingérables... Pourtant
ces musiciens ne savaient pas quoi faire pour moi, pour que leur musique
me plaise, ils m'ont traitée comme une princesse. Je trouve a
posteriori que le disque a beaucoup d'idées mais qu'il manque
de travail et surtout de moyens (on l´a enregistré en dix
jours, sur le tas)... Certaines chansons ont été faites
directement dans le studio, où il y avait une sorte d'esprit punk...
tous les cousins, tous les amis du Poligono Sur passaient... C´était
le tout début de la world music, la fusion...
J´ai horreur de ces étiquettes, mais je crois que mon disque,
c´était vraiment cela. Et puis il faut dire que je n'avais
pas l´appui de ma maison de disques.
- A propos de Raimundo Amador, tu dis que tu ne veux pas un style
trop technique ou trop complexe, mais ce minimalisme n´empêche
pas une très grande virtuosité, comme dans "La chabola"
par exemple.
- Oui, bien sûr, Raimundo a une très grande technique,
mais ce que je veux dire, c´est que je déteste les exercices
de style et les déploiements inutiles de technique. Or justement
Raimundo et Rafael Amador ont ce don d´être très virtuoses,
mais dans un esprit rock !
- Pourquoi avoir composé une musique sur un poème de Gustavo
Adolfo Bécquer ?
- J´adore la poésie et mes poètes préférés
sont Federico Garcia Lorca (le poète fétiche des gitans)
et Bécquer, qui expriment tous les deux beaucoup de sentiments
avec des mots simples. D'ailleurs, plus tard, j´ai enregistré
un autre disque à Séville et je passais tous les jours devant
la maison où est né Bécquer. Ce poème vient
d´un recueil de poésies qui s´appelle Rimas.
J'ai composé un tango... mais passé par ma moulinette [rires],
dans mon style, avec mes limites.
- Tu as chanté Joyce, Bécquer... quel rôle joue la
littérature dans ta vie ?
- Je n´aime pas la littérature académique,
enfin je veux dire que j´aime la poésie que quelqu´un
peut dire dans la rue. D'ailleurs les gitans (même ceux qui savent
à peine lire) connaissent beaucoup de poésies, de copla,
et des bouts de chansons. Je trouve cette oralité plus intéressante.
J'ai un ami, très grand cantaor, Sorderita, qui dit approximativement
dans une de ses chansons : "Ce que j´ai appris dans les livres,
n´importe qui peut l´apprendre, mais ce que j´ai appris
dans la rue, il n´y a que moi qui le sais".
- Comment t´est venue l´idée d´écrire
une chanson ("Bollore") sur le papier à cigarette OCB
?
- Quand Raimundo et Rafael Amador (Pata negra) venaient avec
moi à Paris, ils ramenaient des caisses entières de papier
à rouler OCB, et quand je rentrais moi aussi en Espagne, je leur
apportais également les provisions de papier OCB, simplement parce
qu'à l'époque, en Espagne, le papier à rouler était
plus épais. Le meilleur, c'était OCB. J'étais donc
le fournisseur de papier à Séville [rires]. D'ailleurs,
quand j´arrivais avec le papier, on aurait dit que j´amenais
de l´or [rires]. Dans la trame du papier, il y avait écrit
"Bollore" ; personne ne savait que c´était le nom
d´un homme, et j´ai eu l´idée de faire une chanson
qui disait : "Bollore te quita las penas / Bollore pa toda la vida
/ Bollore nos vuelve locos / Bollore !! que papel !!" (3). C´était
donc un genre d´hymne à la légalisation, mais crypté,
car il était impossible de savoir de quoi la chanson parlait exactement.
J'ai enregistré la chanson sur mon disque Soleil y locura,
puis Raimundo, qui l'aimait beaucoup, l'a reprise ; il l'a ensuite réenregistrée
avec B.B. King, si bien que cette chanson est devenue un hymne en Espagne.
C'est une chanson très, très populaire et j´ai vu
des places de toros entières reprendre en choeur "Bollore
te quita las penas...". C'est très impressionnant. "Bollore"
a même été classée dans les meilleures chansons
de toute l´histoire d´Espagne... Je suis assez contente, d´autant
plus que le Crépuscule m´avait dit que c´était
la chanson la plus laide que j´aie jamais faite. Mais ils continuent
de toucher de l'argent grâce à elle puisqu'ils en sont l'éditeur...
Depuis le papier a été importé en Espagne, grâce
à la chanson : au début les paroles étaient même
inscrites dessus. Cette chanson fait maintenant le tour du monde grâce
à B.B. King qui l'a mise dans ses compilations. La rencontre entre
Raimundo et cette chanson leur a permis d'accèder à la popularité
que tous les deux connaissent aujourd'hui.
- "Pomme de pin" est une de tes plus belles chansons, elle rejoint
d´ailleurs le thème de la nature dont on a déjà
parlé. Comment l´as-tu écrite ?
- A Séville Raimundo m´a présentée
à Kiko Veneno, et, en trois jours nous avons fait trois chansons.
Ils n'en revenaient pas, mais ce sont eux qui m'ont inspirée !
J´ai amené les mélodies et les textes, et eux, leur
jeu de guitare.
La
fille du vent
- Il y a six ans entre Soleil y locura et le single
"La fille du vent" enregistré pour EMI. Qu´as-tu
fait pendant ces années ?
- Toute ma carrière est en dents de scie, car j´ai
toujours attendu longtemps entre les disques. Il faut dire que je ne sors
jamais et que je ne vois jamais les gens de ce milieu (d'ailleurs, ça
change un peu depuis que j´ai une maison de disque qui me soutient).
Tu sais, j´ai toujours fait de la musique, même quand je n´enregistrais
pas de disque : je joue dans des groupes flamencos, de rumba, et je compose...
- Que s´est-il passé avec cette "Fille du vent"
? Pouquoi le disque n´est-il pas sorti ?
- C´est Graziella de Michele qui a parlé de moi
à EMI, et ils m´ont signée. Un single a été
enregistré, mais celui qui m´a signée a changé
de maison de disques, et voilà... Il est resté dans le tiroir
! Le coup classique ! [rires].
- L'album La chica del viento est finalement sorti en 2000, sur
un label espagnol. Pourquoi y reprends-tu tes propres morceaux ("Toi"
et "La chica del viento" ; "Bollore" sera, lui, repris
sur l'album Sussurando) ?
- Très bonne question ! En fait, je reprends mes propres
chansons car mes premiers disques pour le Crépuscule ne sont jamais
sortis en Espagne, c'est comme s'ils n'existaient pas. J'essaie de leur
donner une seconde vie. Pour "La fille du vent", c'est la même
chose. En fait les maisons de disques ne m'ont jamais envoyé un
exemplaire d'aucun disque, c'est le comble pour un musicien ! Tu mets
toute ton âme, ton cœur, dans un disque qui se vend dans la
moitié du monde, et la maison de disques ne daigne même pas
t'en envoyer un. C'est un ami qui, très récemment, m' a
rapporté du Japon mes albums Crépuscule ! Heureusement que
maintenant j'ai une très bonne équipe dans ma maison de
disques [Subterfuge].
Et depuis deux ou trois ans, j'ai la chance de voir mes disques distribués
normalement dans les magasins en Espagne, et plus seulement au Japon.
Pour revenir aux reprises de mes titres, j'ai envie que les gens puissent
écouter les morceaux que j'aime le plus. Sur mon prochain album,
Gypsy flower, je vais enrengistrer une nouvelle version de "La
chica del viento" [la troisième, donc], car les trompettes
de la version précédente gâchaient tout, à
mon avis. Ce n'était pas à mon goût.
 |
| Avec
sa fille, Barcelone le 20 janvier 2007
(photographie : Cyril Thibaut pour lalalala) |
- Cette chanson, "La chica del viento", n'est-elle pas une sorte
de manifeste qui permettrait de te définir ("Je me suis promenée
tout autour du monde / J'ai connu les roseaux, les épines et les
ronces [...] Je suis libre comme l'air / C'est moi la fille du ciel, du
soleil et du vent...") ?
- Oui. C´est une chanson autobiographique et un manifeste.
Tous les gens qui aiment la liberté peuvent se reconnaître
dans la chanson. Je veux juste dire avec des mots simples qu´il
y a autre chose dans la vie que gagner de l´argent, réussir,
faire la course au pouvoir ou au succès…
- Connais-tu la chanson d'Olivia Ruiz, qui s'appelle "La fille du
vent", comme la tienne ?
- Non. Je ne connais pas du tout ! Est-ce que je perds quelque chose ?
Peut-être se sont-ils inspirés de ma chanson ?
- A toi de juger : "Je suis la fille du vent / Qui traverse
les montagnes / Pour violenter les passants / Les villes et les campagnes
[...] Je porte la folie / Des belles de Castille / Ou bien d'Andalousie
/ Je tiens de ma famille / Ce qu'aujourd'hui je suis / Je pointe mes banderilles
/ Face aux dangers de la vie...".
- En général je fuis les clichés… et ces phrases
sont remplies de clichés. En fait la plupart des gens aiment cela,
ils aiment qu´on leur mette les points sur les i, chose que je ne
fais pas… Il y a un groupe en Espagne qui s´est inspiré
de moi, mais avec tous les clichés (robes à pois, musique
"métissée" etc), et ils vendent beaucoup plus
de disques que moi, ce qui est logique !
- Revenons à l'album. "Eloge de la paresse" semble aussi
un manifeste, celui d'un certain mode de vie...
- Oui, c´est un art de vivre, mais je ne sais pas si je
l´ai vraiment choisi… Je ne fais aucun plan, je ne pense pas
beaucoup à l'avenir. En fait, je vis comme un ermite, j´aime
contempler le ciel et les étoiles... La nonchalance… ça
me rassure… J´ai passé de longs moments sans rien,
sans argent, sans espérance, sans avenir… et dans ces moments-là,
les choses les plus élémentaires deviennent les plus importantes
: l´amitié, un sourire, de petites choses qui semblent anodines.
- Dans cette chanson, tu dis "Je ne veux même plus me rappeler
mon nom". On a l'impression que tu évoques souvent une dissolution
de l'être dans la nature, dans la contemplation, dans les minutes
qui défilent...
- Oui, c´est tout à fait cela. Je n´ai pas
du tout l´esprit cartésien, le temps, les choses concrètes
ne sont pas importantes pour moi... mais j´ai peut-être un
peu changé depuis que j´ai ma fille !
- D'ailleurs certaines de tes chansons ont une "portée philosophique"
comme "Petit grain de sable" ou "Detras de todo" ;
comment parviens-tu à concilier le genre léger de la chanson
avec cette réflexion ?
- Je suis très fière que tu aies vu une portée
philosophique dans mes chansons. Trop de gens n´écoutent
pas les paroles ou ne voient que le côté “léger”.
J´essaie, avec des mots très simples, de faire passer des
choses assez importantes.
- Toujours sur ce troisième album, La chica del viento,
on retrouve Jacques Lyprendi, du groupe pop français Regrets, avec
lequel tu avais écrit "Porque, porque" etc. Est-ce une
ancienne chanson ou continues-tu de travailler avec lui ?
- J´ai enregistré le disque à Séville
où j'ai invité Jacques, car je sais qu'il aime l'Andalousie.
Il m'a apporté une aide dont j'ai parfois besoin ; comme je suis
autodidacte, de temps à autre, j'ai besoin d'une oreille extérieure.
Mais les maquettes avaient été faites à Barcelone,
avec d'autres musiciens, comme pour tous mes disques en fait.
- Avec cet album, on a l'impression que l'influence espagnole ou gitane
est devenue prédominante.
- L'amitié me guide. La voix gitane de “Asi sera”
est celle de l´un de mes meilleurs amis (nous sommes compadre,
ce qui veut dire quasiment de la même famille). L'album La chica
del viento sonne plus espagnol ? Peut-être, disons que le premier
disque était plus varié et qu'il y a là comme une
unité. La nouveauté, c'est surtout le mélange des
voix (la gitane
et la mienne, plus française). C'était comme une expérience...
mais ce n'était pas non plus de la musique espagnole typique !
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Avec
sa fille, Barcelone le 20 janvier 2007
(photographie : Cyril Thibaut pour lalalala) |
- Le dernier titre, "Comme une Bossa nova", est assez inattendu
parce la musique brésilienne peut sembler assez loin de la musique
gitane...
- J´ai beaucoup d´affinités avec la musique
brésilienne, mais je ne sais pas d´où cela me vient.
J´aime sa nonchalance, ses timbres de voix doux. Mais je ne suis
pas du tout une spécialiste...
- Il n'y a plus qu'une chanson en français sur Susurrando,
ton quatrième album, pourquoi ?
- Ah bon ? Je ne m'en suis pas rendu compte. J´écris comme
ça sort, et je crois que maintenant les mots me viennent plus facilement
en espagnol qu´en francais.
- Est-ce que tu pourrais caractériser Susurrando
en trois adjectifs ?
- C´est difficile ! Linéaire, acoustique, chuchoté….
- En 2005, est sorti Sambisarane, ton cinquième album,
qui est en fait un disque de titres anciens remixés. A qui appartient
une telle idée ?
- Henrik Takkenberg m'a contactée. Il avait obtenu un énorme
succès avec un groupe de "flamenco-chill" et toutes les
maisons de disques lui couraient après. Mais comme il aimait ma
musique, il m'a proposé de travailler mes chansons, sans budget.
J'ai été très touchée qu'un artiste avec autant
de talent et de sensibilité refuse toutes les offres pour venir
se consacrer à mes chansons. Je viens d´avoir une très
mauvaise nouvelle d´ailleurs : Henrik s'est suicidé il y
a moins d'un mois.
- N'est-ce pas paradoxal de revenir à un son synthétique
(ou électronique) au moment même où tes disques n'ont
jamais été aussi acoustiques ?
- Si ! Mais j´avais accepté le jeu : normalement je contrôle
toute la production, mais là, j´ai laissé carte blanche
à Henrik pour qu´il prenne les pistes et fasse ce qu´il
voulait avec ma musique. C´est une expérience, une relecture
de mes chansons par une autre personne, donc fatalement, ce disque me
ressemble moins... Mon rôle était seulement de tout écouter
et faire retirer ce qui ne me plaisait pas, plus une chanson nouvelle
que nous avons produite ensemble, “Mi casa tiene ruedas”.
La
poule et l'internet
-
Peux-tu nous parler de ton prochain disque, Gypsy Flower, qui
devrait sortir en février 2007 ?
- J´ai voulu pour mon nouvel album un son plu cru, plus dur, des
guitares sauvages, flamencas mias rock, avec des boucles dans
la lignée de Tricky ou Massive Attack, que j´ai fabriquées
moi-même, mais qui ne prennent jamais le dessus sur les guitares
et le cajon. Je crois que ce sont les paroles que j´ai le plus travaillées.
Il y aura seize chansons en tout, quatorze nouvelles et deux reprises
(“Mi casa tiene ruedas” et” La chica del viento”).
Je voulais que ce disque représente tout ce que je suis, il y aura
donc des paroles en francais, en anglais, en espagnol et en gitan, comme
sur mon tout premier disque.
- Il y aura je crois la participation assez inattendue de Finley Quaye.
Comment l'as-tu rencontré ?
- J´aimais beaucoup la musique de Finley Quaye, de tout ce que j´ai
entendu ces derniers temps, c´est ce qui m'avait le plus touchée.
Je dirais qu'il est entre Terence Trent d´Arby et Ben Harper, mais
en plus authentique. Finley Quaye, qui aimait lui aussi ma musique, a
débarqué un jour à Barcelone pour me connaître
et faire de la musique avec moi. C´est donc beaucoup plus qu´une
collaboration, nous sommes devenus de véritables amis, nous nous
sommes nourris l'un et l'autre, musicalement. Nous avons fait des jams
interminables sous la lune, où je lui apprenais des poèmes
de Lorca... lui m'apprenait des gammes à la flûte. C'était
très intense. Nous faisions des repas gitans et africains... Nous
avons fait plusieurs chansons ensemble et nous avons un projet parallèle
à nos disques respectifs, qui devrait se faire dans quelques temps,
j'espère. Sur mon prochain album, outre le fait que Finley joue
des percussions sur plusieurs morceaux, il y aura une chanson que nous
avons écrite ensemble, "We are dreamers", comme une sorte
d'apéritif en attendant le reste.
- As-tu d'autres projets ?
- Le projet parallèle avec Finley, donc, mais également
une participacion à un projet de Sly and Robbie… Et un nouveau
disque, mais complètement différent. Je ne sais pas encore
exactement dans quelle direction, mais il y aura sans doute moins de guitares
flamencas et davantage d'influences anglaises ou françaises, je
crois.
- Avec qui aimerais-tu travailler ?
- Tom Waits ! [rires]. En France, je ne connais pas grand chose mais j´aime
bien ce courant des “bizarres” comme Katerine (bien que je
ne l´aie pas écouté en profondeur). J´adore
le raï aussi, et certains morceaux de rap, quand ils ne sont pas
remplis de clichés ! [rires].
- Peux-tu nous citer des titres de chansons que tu aurais aimé
écrire ou reprendre ?
- Une chanson qui ne te dira rien, “Alegria de vivir” de Ray
Heredia, un gitan qui pour moi était un génie. Il est mort
avant 25 ans et a laissé un disque intimiste magnifique.
- Quel rapport entretiens-tu avec l'internet ?
- Contre tous les pronostics (je ne suis pas une folle de la vie moderne),
j´adore l'internet. Je ne pourrais plus m´en passer et je
pense que c´est une chose merveilleuse ! De plus, pour les artistes,
c´est une chance, c´est presque miraculeux. Ils peuvent exister
et savoir des choses sur les gens qui écoutent leur musique dans
le monde entier. Quant au téléchargement, il ne me dérange
pas. De toutes les façons, les maisons de disques ne payent jamais
les royalties, alors... Je crois que les artistes vivent plutôt
de leurs droits d´auteurs, des concerts et autres, que des royalties.
- Que reproches-tu à la modernité ?
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A
la flûte (NB : une poule à gauche)
(photographie : archives Cathy Claret) |
- Disons que je ne veux faire partie d´aucun “pack”.
De la modernité, je ne veux que prendre les côtés
qui m´intéressent. J´adore les téléphones
portables par exemple (les gitans furent d´ailleurs les premiers
à en avoir). En revanche, je souhaite continuer à vivre
à part, faire un feu quand j'en ai envie, avoir le temps de regarder
la lune, perdre mon temps même… Ne pas se créer de
besoins inutiles et vivre avec peu de choses matérielles, et préférer
l'amitié par exemple, qui est sacrée pour moi.
- Il y a chez toi des choses qui semblent provenir d'un fonds ancien,
immuable, comme ton rapport à la nature, la contemplation, la présence
des éléments (même les photographies dans les livrets
de certains de tes disques, où tu apparais entourée de tes
amis et d'une poule dans un coin, ou une oie, auraient pu être prises
il y a cinquante ou cent ans). La modernité ne risque-t-elle pas
mettre en danger cette expérience du monde ?
Est-ce que ta fille ou la fille de ta fille pourra encore chanter des
phrases comme : "Ca sent la pomme de pin / Les aiguilles aux genoux"
?
- Oui ! Je continue de vivre avec mes poules, et aussi avec l'internet
! [rires]. D´ailleurs j´élève ma fille comme
cela aussi… Elle est toujours avec moi et apprend à aimer
et contempler la nature tout en piochant avec intéret dans ce que
la modernité nous offre, sans en devenir son esclave. C'est ma
philosophie, chacun la sienne, chacun se débrouille comme il veut,
ou plutôt comme il peut...
1 Tutoiement utilisé à la demande de Cathy Claret.
2 Voici ce qu'en
disait Cathy Claret elle-même en 1990 : "En Belgique, j'ai
fait de la promotion pendant un jour entier, ils m'ont tuée, et
j'ai terminé par une télé où je me suis engueulée
avec le journaliste. Je lui ai sauté dessus, il n'en revenait pas
- il faut dire que les Belges sont tellement polis -, il a cru que j'allais
sortir un couteau" (entretien donné aux Inrockuptibles,
n° 23, mai-juin 1990), p. 83.
3 "Bollore t'enlève les peines / Bollore, pour toute la vie
/ Bollore nous rend tous fous / Bollore, quel papier !".
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