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Le
dix mai
LALALALA : Sur la pochette de votre premier disque, Chansons,
apparaissent les noms ou les visages de Serge Bozon, Benjamin Esdraffo,
Vladimir Léon, Axelle Ropert... c'est-à-dire les noms et
les visages de personnes qui font du cinéma, et même un type
de cinéma particulier, avec une certaine cohérence esthétique
etc. Avez-vous conscience de former une bande, un groupe ? Surtout, est-ce
que l'appartenance à ce groupe a joué un rôle dans
votre carrière de chanteuse ?
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A
Paris, le vingt-six mars 2008 |
Barbara Carlotti : En fait j'ai rencontré Serge Bozon
sur le tournage de Mods, son premier film, grâce à
mon amie chorégraphe Julie Desprairies, avec laquelle je travaillais
beaucoup. Il y avait également Benjamin Esdraffo... J'ai découvert
à ce moment-là des gens qui étaient passionnés
de musique, collectionnaient des disques, faisaient de temps en temps
les DJ... et qui sont devenus des copains ou des amis, liés par
des intérêts communs dans le domaine de la musique ou du
cinéma. Parfois au-delà de l'amitié il y a de véritables
projets : j'ai demandé à Benjamin Esdraffo de travailler
avec moi par exemple, et pas seulement parce qu'il est pianiste, mais
aussi d'une manière générale parce qu'il est cinéphile,
acteur, réalisateur... Cependant je ne pense pas que l'on forme
un groupe ou du moins que l'on puisse m'associer à leur travail.
Nous faisons des choses vraiment différentes et nous n'avons pas
du tout la même culture, mais je m'enrichis à leur contact.
D'ailleurs il faudrait ajouter Laurent Talon, Pierre Léon, Mathieu
Riboulet...
- Il semble néanmoins qu'il y ait un "effet" de groupe,
ne serait-ce que par l'enthousiasme ou les projets communs, assez nombreux,
depuis cette fameuse première pochette.
- C'est vrai. Mais je pense que tout le monde fonctionne un peu comme
cela, enfin tous ceux qui font des choses et qui sont un peu excités...
Pour la pochette, c'est simple : j'aimais bien leurs vêtements,
le côté "mods" justement, et surtout leur rapport
à la musique garage des années soixante, enfin soixante-cinq
– soixante-sept, parce qu'avec eux, il faut toujours être
très précis [rires]. Récemment Axelle Ropert m'a
demandé de préparer quelques reprises pour son prochain
film. Je suis ravie parce qu'elle m'emmène sur des terrains où
je n'ai pas l'habitude d'aller : en l'occurrence je dois chanter "Forever
young" (1)... [rires]. Je ne sais pas ce qu'elle en fera ensuite.
Ce sont de petits jeux que nous avons entre nous, et je pense que nous
aurions tort de nous priver d'essayer des choses ensemble, même
si elles sont coupées par la suite, comme l'accompagnement que
j'avais demandé à mon guitariste pour le dernier film de
Serge Bozon, La France. C'est d'ailleurs à Serge que j'ai
pensé pour réaliser mon nouveau clip. Cela me paraissait
normal, et je l'ai laissé vraiment libre de faire ce qu'il voulait,
sans intervenir.
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Pochette
de Chansons, 2004 |
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- De même, vous aviez demandé à Vladimir Léon
de réaliser le clip de "Tunis".
- Vladimir est un ami très proche, fut un temps même où
je l'appelais mon gourou... et il faisait des espèces de signes
ésotériques pour me répondre [rires]. Il me donnait
des conseils sur la façon de dire les choses entre les chansons
pendant mes spectacles. Avec lui je vais reprendre le 15 juin prochain
au MAC/VAL la conférence sur le cinéma que nous avions faite
en début d'année, cela grâce à Pierre Giquel
qui nous a sollicités. En fait j'adore ces ramifications qui me
permettent de varier les plaisirs. Par exemple cette conférence
me fait découvrir des films qui m'inspirent également pour
la musique. Et j'aime beaucoup pouvoir me reposer complètement
sur Vladimir et Benjamin, qui ont une culture cinématographique
que je n'ai pas.
- Que chantez-vous lors de cette conférence ? Je crois qu'il y
a des titres de Jacques Demy...
- Oui, il y a beaucoup de choses. Nous commençons par une petite
incursion dans la comédie musicale américaine pour situer
les origines, je chante alors une chanson de Fred Astaire. Ensuite nous
passons à Demy, Godard, jusqu'à Paul Vecchiali, que je n'interprète
pas, en passant par "Polly Maggoo" de William Klein... Nous
avons essayé de couvrir tous les aspects de la chanson dans le
cinéma, et les différents rapports que les réalisateurs
entretiennent avec elle. Nous nous sommes davantage intéressés
à la Nouvelle Vague et ce qui a suivi parce qu'il nous semblait
que ce cinéma-là avait un rapport très spécifique
à la chanson. Souvent ce sont les réalisateurs eux-mêmes
qui écrivent les chansons, qu'ils utilisent comme dialogues dans
le film, d'une manière assez moderne. Nous profiterons de la prochaine
conférence pour parler de La France, parce que Serge Bozon
lui aussi a une vision de la musique au cinéma vraiment particulière
: il fait chanter des acteurs qui ne sont pas du tout des chanteurs et
leur demande de s'accompagner avec des instruments d'époque construits
avec les moyens du bord, sans compter qu'ils chantent en français
des morceaux de pop anglo-saxonne, ce qui est un mélange assez
nouveau.
- Ces chansons créent surtout un effet de déréalisation
étonnant. A Cannes l'année dernière le public hésitait
entre rire et stupéfaction à chaque nouvelle chanson.
- Je pense qu'il y a beaucoup d'humour dans le cinéma de Serge
Bozon et que ce n'est jamais un humour moqueur. C'est assez drôle
de voir ça et en même temps dans la réalité
on ne rirait pas de quelqu'un qui prendrait sa guitare dans une soirée
pour se mettre à chanter très mal. Il y a une grâce
particulière dans ces chansons-là, je les trouve très
jolies. Et puis ce sont deux cultures qui se rencontrent, ce qui brouille
les pistes. Je suis très émue par ces mélanges, comme
dans les spectacle de Julie Desprairies, qui fait souvent danser des non
danseurs. Et puis il ne faut pas oublier que les chansons servent le propos
du film qui est de montrer des déserteurs qui errent et de temps
en temps se mettent à chanter au coin du feu. Il y a plusieurs
niveaux de lecture, il faut savoir passer de l'un à l'autre. C'est
un film qui m'a vraiment beaucoup émue, davantage que Mods
où il y avait des clins d'oeil plus évidents.
- Dans ces conférences chantées, il y a donc un conférencier
et une chanteuse...
- Oui, et la nouveauté c'est que nous avons maintenant un technicien
en salopette qui intervient sur scène avec nous [rires] ! Nous
jouons tous un rôle, moi celui de la chanteuse qui de temps en temps
ne peut pas s'empêcher de crier "Godard ! Godard !", et
Benjamin celui du pianiste taciturne et cinéphile. C'est assez
didactique, nous prenons d'ailleurs beaucoup de plaisir à faire
des recherches. Aujourd'hui par exemple Vladimir m'a appelée parce
qu'il a enfin trouvé un lien entre la chanson française,
Ingrid Caven et le cinéma de Fassbinder, ce qui nous permettra
peut-être, comme je le souhaitais, d'insérer une chanson
de Caven dans le spectacle : je suis assez excitée à cette
idée.
- Vous-même avez écrit une chanson sur le festival de Cannes.
- Oui j'ai fait ça. J'avais un copain qui faisait des musiques
de film et qui allait au festival de Cannes chaque année. Nous
étions en train d'écrire des chansons et il m'a laissé
tomber pour aller à Cannes, alors je lui ai écrit cette
petite chanson après avoir lu le journal qui faisait un rapport
circonstancié du festival. C'était une sorte de pied de
nez, pour me moquer gentiment de lui.
- Malgré tout la chanson capte parfaitement l'esprit du
festival.
- Je ne suis jamais allée au festival, mais on peut capter les
choses de loin. Cette chanson est une moquerie, mais pas une private
joke.
- D'une manière plus générale, est-ce que
le cinéma influence votre manière d'écrire vos chansons
? Elisa Point par exemple dit que
ses chansons sont comme de petits films...
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Clip
de "Tunis", réalisation de Vladimir Léon,
2004 |
-
... Je pourrais dire pareil, oui. Quand j'écris, c'est pour voir.
Ce sont des plans séquences, c'est comme inventer une scène.
"L'Idéal" par exemple est un plan séquence dans
une fête sur une plage. Et "Cannes", c'est un peu pareil,
un travelling de la Croisette jusqu'aux marches. Pour moi le cinéma
et la musique vont ensemble. Quand j'écris, je vois des choses,
je me fais mes films et je construis un peu mon univers comme cela. J'avais
le projet de faire avec un réalisateur un album entier de clips,
mais il faudrait énormément d'argent pour cela... Il n'y
a pas de frontières entre les disciplines artistiques, et le cinéma
est pour moi ce qui englobe tout, c'est-à-dire aussi bien la littérature,
la musique, les beaux-arts etc. J'aimerais bien d'ailleurs arriver un
jour à faire la bande-son d'un film imaginaire.
- Vous collaborez à de très nombreux projets (les conférences,
Imbécile, Hopak...) : est-ce parce que le cadre
traditionnel album / tournée ne vous suffit pas ? Ou parce que
vous vous sentez trop seule sur scène ?
- Non, c'est seulement qu'il s'agit de projets excitants. Parfois je me
dis que j'en fais trop en même temps, mais le plaisir de tester
des choses, de travailler avec d'autres personnes, est tel que je ne peux
pas refuser... sans compter qu'on n'a pas beaucoup de temps, alors il
faut faire, faire, faire [rires]. D'ailleurs, si je le pouvais, je lancerais
encore plus de projets... Imbécile
par exemple m'a permis de me rendre compte de mes limites en tant que
comédienne : je sais maintenant que je n'en suis vraiment pas une
! [rires] Du coup je me sens encore davantage chanteuse, et en tant que
chanteuse, auteur et compositeur, participer à d'autres projets
me permet de changer complètement la vision que j'ai de mon propre
travail. Et puis le fait d'être interprète est exaltant parce
qu'on n'a pas la responsabilité de la musique, c'est beaucoup plus
léger et cela m'apprend à chanter différemment, car
je ne peux pas chanter les chansons d'Olivier Libaux comme les miennes.
C'est pareil pour le duo avec Michel Delpech, qui était assez inattendu
: je me suis simplement mise au service de la chanson, sans avoir à
gérer un projet dans son ensemble, à essayer d'orienter
les choses d'une certaine manière etc. Tout est plus simple, et
cela me permet de prendre un peu de recul avec ce que je fais.
- Comment réagit le public face à Imbécile,
qui est un spectacle d'un genre assez particulier, entre la chanson, le
théâtre et la pop ?
- Oui, c'est un peu hybride, mais le public réagit très
bien justement parce que je crois qu'il sent qu'Imbécile
est nulle part, qu'il ne relève ni de la salle de concerts, ni
du théâtre. Donc il y a quelque chose de très léger
qui fait que les gens "s'installent" assez facilement dans le
spectacle... Cela me fait penser aux émissions de télévision
que faisait Fassbinder dans les années soixante-dix, en particulier
une avec Brigitte Mira qui chantait des trucs fous, "Diamonds Are
A Girl's Best Friend" de Marilyn Monroe par exemple, dans une mise
en scène incroyable... Ce n'étaient pas des clips, ni du
cinéma, ni du music-hall, mais un show, ou plutôt une véritable
mise en scène de chansons. Pour moi Imbécile s'approche
un peu de cela : la chanson, qui raconte toujours une histoire, est contextualisée,
et l'on pourrait d'ailleurs être plus radical en changeant de costumes
et de personnages.
- Pouvez-vous nous parlez d'Hopak, qui semble proche
d'Imbécile, du moins par l'ambiguïté de son
genre ?
- Le directeur de la maison de la musique de Nanterre m'a proposé
de créer un spectacle, alors j'ai immédiatement appelé
Bertrand Belin, avec lequel je voulais travailler depuis longtemps. Nous
avons décidé de retracer l'histoire d'un personnage fictif
à partir de chansons, que nous avons d'abord écrites chacun
de notre côté. Nous nous sommes inspirés de vieilles
cartes postales, de photographies. C'est un peu comme si on ouvrait une
malle trouvée dans un grenier et qu'on en sortait des objets et
qu'on reconstituait la vie de quelqu'un. Nous sommes arrivés à
une forme pas tout à fait définitive mais qui me plaît
bien : ce n'est pas vraiment un récit, mais plutôt deux individus
qui échangeraient des propos sur une personne qu'ils ont connue
en faisant leur petite enquête pour savoir si leurs informations
sont correctes. Des photographies, qui sont liées d'une manière
ou d'une autre à ce que nous racontons, sont projetées derrière
nous, comme le décor des chansons. Et peu à peu il y a un
personnage qui naît, dont les spectateurs comprennent un peu ce
qu'ils veulent, car nous sommes à la fois très précis
sur certains détails et très évasifs sur d'autres,
par exemple le fait que le personnage voyage... mais je crois qu'il faut
garder le mystère entier. Nous n'avons donné qu'une seule
représentation, et j'aimerais bien tourner avec ce spectacle, car
il a une forme en soi, avec les images, le texte, les dialogues que nous
avons enregistrés, les séquences sonores et bien sûr
les chansons... Cela forme un tout, qui donnera peut-être lieu à
un livre-disque.
- Restent quand même, au-delà de ces projets, les concerts
traditionnels, qui semblent néanmoins chez vous refléter
une certaine esthétique : il y a parfois la présence de
livres sur scène et la lecture d'extraits, une sophistication...
Quelle est votre vision de la scène, qu'est-ce que vous en attendez,
et est-ce que votre façon de l'aborder a évolué au
fil des concerts ?
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A
Paris, le vingt-six mars 2008 |
-
Je crois que j'ai toujours voulu faire un spectacle plutôt que seulement
un concert. il ne me suffit pas de chanter les chansons, il faut aussi
amener des choses autour, par exemple pour la chanson "De l'argent",
à propos de laquelle je lis souvent un paragraphe de Marx pour
éclairer d'une certaine manière le texte mais aussi amener
un peu d'humour. Donc je me suis toujours posé ces questions-là
et je compte de plus en plus aller vers quelque chose qui dépasse
le simple concert, bien que personnellement j'adore ça, les "simples
concerts"... Mais j'ai envie de faire du spectacle, et puis sur scène
je ne joue pas d'instrument, du coup il faut habiter l'espace, se poser
des questions comme "Qu'est-ce que je fais de mes bras ? De mes jambes
? De moi-même entre les chansons - car pendant les chansons, ça
va, je suis assez occupée à chanter [rires] ?" Et puis
comme je vous l'ai dit, une chanson pour moi n'est jamais purement musicale,
dans la mesure où je vois d'abord des situations, des séquences
etc. Donc la scène, avec les décors, les images, la mise
en scène, est un moyen de me rapprocher de ma vision initiale.
J'aimerais de plus en plus mêler ce que je vois avec ce
que j'entends ou ce que je chante.
- Est-ce que ce sera déjà le cas à L'Européen,
pour vos prochains concerts ?
- Un petit peu, oui, mais ce sont des surprises [rires]... C'est pour
ça qu'il y a beaucoup de répétitions d'ailleurs :
il n'y a pas seulement la musique à travailler, mais aussi la mise
en scène et le décor, qui seront moins sobres que d'habitude...
- Des costumes également ?
- Je me fais toujours faire une robe pour les grands concerts à
Paris, donc il y en aura une. Les costumes coûtent cher mais si
je pouvais, oui, je m'en paierais beaucoup, pour moi et mes musiciens.
D'ailleurs j'ai vu le dernier concert de Gonzales, et il a vraiment le
sens de l'entertainement - et c'est cela qui m'intéresse
au fond : donner des images à
travers lesquelles la musique passe. C'est ce que j'aime bien chez David
Bowie par exemple...
- ... le souci de la mise en scène ou de la mise en forme...
- ... oui, le souci de la tête qu'on a, du maquillage - de la forme
vraiment.
- Parmi vos influences, outre celles de l'image et du cinéma, il
y a celle, purement musicale, de la pop anglaise. Est-ce que votre collaboration
avec Michel Delpech est le signe que la variété française
est également importante pour vous ?
- En fait je ne me pose jamais la question du style, je ne pense pas en
terme de pop, de variété, de folk etc., ni quand je travaille,
ni quand j'écoute des disques. Cela m'importe peu. La seule question
est : est-ce que cela me touche. Cela dit, de façon générale
j'écoute davantage de pop, notamment parce qu'aujourd'hui c'est
la vision de la musique qui m'excite le plus. J'y pensais récemment
à Amsterdam, d'où je reviens : les gens ne comprenaient
pas mes paroles, et même si ils m'interrogeaient un peu sur leur
sens, ce n'était pas ça qui comptait. Je crois que la pop
c'est exactement cela : que les paroles soient légères ou
qu'elles aient un sens profond, affirmé, ou poétique, ce
qui compte d'abord c'est la musique. Mes textes ont de l'importance bien
sûr, mais pour moi la chanson, c'est de la musique, et on peut parfaitement
ne pas comprendre les paroles. Ce qui m'intéresse aussi dans la
pop, c'est ce goût pour des arrangements parfois très fleuris,
comme ceux de Divine Comedy, c'est-à-dire pour ce travail musical
complexe qui emprunte à des genres et des époques très
divers, le jazz, la musique de film, la musique classique etc. Tout cela
est en perpétuel mouvement et mis au service d'un univers personnel,
ce qui est pour moi la définition d'une démarche pop.
- Paul Vecchiali nous parlait récemment de sa "corsitude".
Vous-même, qui êtes corse, avez-vous l'impression que certaines
valeurs corses, ou émotions, ou visions du monde etc. vous guident
ou vous influencent ?
- Pour moi la Corse est avant tout un lieu, un endroit à part et
où j'adore être. Certes c'est un lieu affectif (ma famille
s'y trouve) et qui correspond à une façon de vivre un peu
différente de celle que j'ai ici, avec le sentiment d'appartenir
à un clan... mais j'aime surtout la Corse elle-même, c'est-à-dire
le paysage et le climat, qui sont fabuleux. Dans la chanson "Ici",
j'essaie d'évoquer ce sentiment d'être vraiment au milieu
de la nature, et d'une nature que l'homme n'a pas domestiquée.
On peut se promener des heures sans croiser personne, à part quelques
animaux. Soudain on est remis à sa place.
- C'est une chose qui m'avait frappé au concert
quai de Jemmapes : votre capacité à rendre ces éléments
naturels extrêmement présents, presque palpables...
- Voilà, ce sont ces éléments et ces paysages qui
me marquent et ce sont eux que je voulais évoquer dans "ici".
De plus je fonctionne par sensation quand j'écris, et pour moi
la Corse est comme un environnement moteur, je ne sais pas trop l'expliquer,
c'est bizarre, mais j'y écris plus facilement. C'est un endroit
où la solitude est possible parce que le silence là-bas
est habité. Voilà, ce serait cela, ma "corsitude".
- Donc l'espace, la géographie, le terrain, plus que le
comportement.
- J'aime bien le côté chaleureux, très familial, le
fait que dans le village où je suis, tout le monde se connaît,
se parle. J'aime aussi le côté un peu brutal des Corses parfois,
j'en ai en partie hérité d'ailleurs... Mon village se trouve
à la montagne, l'hiver il y a beaucoup de neige, ce qui donne un
côté tranché, radical parfois, fier, et fier de son
pays. Mais je ne suis pas du tout pour les indépendantistes, c'est
un autre débat, en tout cas quand j'y vais je ne fais pas de politique.
- Je voudrais revenir à ce que vous disiez à propos
de l'importance relative du texte dans la pop : quand on écoute
des chansons pop anglaises, on n'essaie pas de les traduire ni de les
comprendre, mais certains mots bien placés suffisent à provoquer
une émotion.
- Je trouve que lorsqu'une chanson est bien faite, on comprend même
si on ne comprend pas les mots. C'est pour cela que je me pose d'abord
la question de la musique, et finalement oui, il y a des mots clés,
auxquels on s'accroche et qui sont suffisants. D'ailleurs il y a une pudeur
propre à la pop que j'aime beaucoup. Je ne suis pas distante du
tout, comme on le dit souvent, mais il y a chez moi une pudeur qui m'empêche
de me laisser aller à l'épanchement ou au pathos, même
quand j'écris des textes assez sentimentaux. Parfois je trouve
que la chanson française, ce qu'on appelle la "grande chanson
française", donne tout pour le texte, tout pour les mots,
et bien que j'adore la poésie, je crois que dans une chanson la
musique fait déjà l'essentiel du "travail du sentiment".
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A
Paris, le vingt-six mars 2008 |
- Il y a de l'impudeur à vouloir que chaque mot (sur)signifie ?
-
Il y a des chansons de Jacques Brel que j'adore et qui fonctionnent très
bien, mais la façon dont il les chante, pour moi, c'est trop. Je
pense à lui parce qu'à Amsterdam ils ne connaissent que
lui et Gainsbourg et qu'à chaque fois ils me demandaient ce que
je pensais des deux... Certaines chansons de Brel sont merveilleuses,
il écrit très bien, mais je n'écoute pas ça.
Je ne peux pas écouter ce genre de musique. Dans la pop, une grande
attention est portée à la forme, aux arrangements, et quand
on arrive à saisir une petite entrée de violons à
tel endroit, il se passe quelque chose d'unique, car la musique est porteuse
de sens, et les mots vont avec. J'adore les chansons très bien
écrites dont les textes sont profonds, mais je pense qu'il y a
une certaine chanson française et un certain public qui aiment
seulement écouter le texte, alors que j'aime, moi, qu'il y ait
un rapport, que l'un réponde à l'autre. Dans mes propres
textes, je suis très volubile, parfois je trouve que je dis trop
de choses.
- A quel moment vous êtes-vous rendu compte que vous aviez une voix
que vous pouviez utiliser pour chanter ?
- J'avais envie de chanter depuis très longtemps, donc je ne me
suis jamais posé la question de la voix, c'était l'évidence.
J'ai pris beaucoup de cours de chant, comme une espèce d'apprentissage,
parfois un peu lourd. J'en avais un peu marre des stages de jazz où
l'on vous demandait de chanter comme Ella Fitzgerald ou Billie Holiday,
même si votre voix n'avait rien à voir avec les leurs...
mais cela m'a permis d'avoir un répertoire de standards que j'adore.
En fait, j'étais sûre de vouloir chanter, mais je me suis
beaucoup cherchée du point de vue du répertoire. Je ne me
sentais pas spécialement interprète, j'ai fait un peu de
chant lyrique au conservatoire, qui m'a surtout appris à ouvrir
tous les aigus de ma voix. A l'adolescence, elle était encore plus
grave qu'aujourd'hui, j'avais une voix de garçon, d'ailleurs j'aimais
Nina Simone ou Sarah Vaughan... Donc je n'ai pas découvert que
j'avais une voix, mais je l'ai travaillée, pour découvrir
ce que je pouvais en faire et comprendre comment je voulais chanter. Quand
je faisais du chant lyrique par exemple, quelque chose qui ne me convenait
pas du tout, bien que j'adore l'opéra, c'était la puissance,
la nécessité de l'extériorisation... Ce que j'aimais
en revanche plus que tout, c'était la mélodie française,
une musique en demi-teintes, Debussy, qui est d'ailleurs proche du parlé...
- ... ce qui rejoint ce que vous disiez sur la pudeur et l'impudeur.
La mélode française est extrêmement pudique, du moins
vocalement.
- Elle est sobre et j'aime la sobriété parce que je pense
que les gens n'ont pas besoin de sous-titres. En tout cas, moi, je n'en
ai pas besoin quand je regarde un film ou quand j'écoute de la
musique. Et puis ces compositeurs ont un rapport à la nuance...
Bon, cela dit j'aime aussi les gens extravertis !
- Vous avez parlé, à propos de L'Idéal,
de "chansons qui sentent l'été". Quelle est la
chanson d'été qui vous a marquée ou que vous avez
le plus aimée ?
- Il y en a beaucoup. Une de Lovin' Spoonful, "Coconut Groove",
qui est pour moi une véritable chanson d'été. En
français, je dirais "Spring Isn't Fair" de Bertrand Burgalat.
Le
quinze mars
- Vous avez commencé à donner des concerts juste avant la
sortie de L'Idéal, votre nouvel album.
- Oui, nous avons débuté la tournée en mélangeant
un peu les deux derniers albums, le temps de mettre en place les nouveaux
morceaux et de trouver un moyen de rendre leur univers sur scène.
Comme ce sont des chansons très arrangées, cela s’avère
un peu compliqué avec une formation de scène classique.
Par exemple sur le disque "Les Femmes en zibeline" bénéficie
de trois batteries différentes. Pour reproduire l’effet d’expansion
du titre, il faut trouver un moyen, peut-être utiliser des bandes.
Je viens d'ailleurs de m’acheter un sampler. Il faut tester
tout cela. Pour l’instant nous avons laissé des titres de
côté, mais j’ai envie de pouvoir tous les chanter sur
scène.
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Intérieur
de la pochette de L'Idéal,
photographie de Serge Derossi et graphisme de Claudie Robet |
- L’Idéal sort au bon moment : c'est un disque printanier.
- Je suis très contente. Je voulais d’abord l’enregistrer
en été, mais cela n’avait pas été possible.
Au moins, il sort à la bonne période.
- Vous avez commencé le travail sur cet album juste après
Les Lys brisés ?
- Je l’ai composé il y a tout juste un an. Après la
Cigale, l’année dernière en février, j’ai
commencé à rassembler mes idées, les atmosphères
et humeurs dont j’avais envie. Le précédent album
était plus automnal avec beaucoup de ballades. Comme je chantais
sur scène des choses plus variées que ce qu’il y avait
sur cet album, j’ai eu envie de prendre cette nouvelle direction,
plus légère, plus solaire. Des chansons qui sentent plus
l’été. Il y a eu d'abord "Ici", ma chanson
sur la Corse, puis "L’Idéal", qui est un peu le
manifeste de la couleur générale de l’album, puis
"Changement de saison" qui allait dans le même sens. J’ai
ensuite rassemblé "Kisses" et "Le Chant des sirènes"
un peu plus tard en été. Ce nouveau disque montre donc un
autre aspect de mon travail, particulièrement visible sur les chansons
les plus récentes comme "Mademoiselle Opossum" ou "Les
Femmes en zibeline".
- Cette dernière chanson d’ailleurs semble synthétiser
votre travail.
- Oui, elle reprend toutes les ambiances avec beaucoup de tiroirs qu’on
découvre peu à peu. Pour moi elle était vraiment
la chanson de clôture de l’album, avec tout qui se déploie.
C’est la continuité du travail déjà effectué,
mais on sent que ces chansons sont différentes, comme une synthèse
de ce que j’avais déjà proposé. C’est
pour cette raison que "Les Femmes en zibeline" est l’évidence
même pour la fin de l’album, comme "L’Idéal"
en est l’ouverture.
- Comment avez-vous produit le disque ?
- Le premier album a été fait en groupe, c’était
le fruit du travail sur scène avec les musiciens. Pour L'Idéal,
je voulais collaborer avec quelqu’un pouvant apporter des idées
nouvelles. C’est pourquoi j’ai travaillé avec Jean-Philippe
Verdin (2). Nous avons travaillé en binôme : je suis arrivée
avec des envies de cordes, de cuivres, d’arrangements, avec des
humeurs… et Jean-Philippe a ciselé tout cela, car je ne sais
pas écrire pour les cordes ni pour les cuivres. Jean-Philippe m’a
aussi apporté la sérénité du travail d’équipe.
D’ailleurs sur quelques titres, ce sont aussi les musiciens comme
Benjamin Esdraffo qui ont amené certaines influences, ou références,
comme Spector par exemple. Parfois, c’est en maquettant avec les
musiciens que les chansons trouvaient leur forme. Seule une chanson ne
me ressemble pas vraiment, c’est « Mademoiselle Opossum »,
que j’ai écrite cet été pour Hopak
à partir d'un fait divers lu à Londres, la disparition de
Lord Duncan qui avait été retrouvé dans une caravane
en Australie, vivant avec un opossum. J’aime beaucoup cette chanson,
j’ai eu envie de la mettre sur mon disque, comme un lien entre les
deux projets. J’ai laissé les coudées franches à
Jean-Philippe pour les arrangements, car le rocksteady, ce n’est
pas mon truc... En même temps c’était drôle de
se laisser guider comme ça. La pochette de l’album reflète
le changement de ton. J’avais pensé pour la pochette à
un visuel très balnéaire, entre Vertigo et Le
Mépris, et qui serait comme une évocation de la pellicule
de cinéma. J’avais envie qu’on retrouve le côté
léger des chansons mais aussi l’aspect plus sentimental d'une
chanson d'amour comme "La Lettre", par exemple.
- Les photos ont été prises en Corse, chez vous ?
C’était l’idée de départ. D’ailleurs
pour Les Lys brisés, les photos ont été
prises en Normandie, pas loin de chez ma grand-mère. Pour L’Idéal
nous sommes allés dans le sud pour bénéficier de
la lumière. Je voulais la Corse, j’avais même une idée
très précise des lieux. Mais nous sommes finalement allés
du côté de Marseille, où l’on retrouve le même
type de végétation, car c'était beaucoup moins cher
! [rires] La maison de disques n'était pas tout à fait d’accord
pour payer des billets d’avion à toute une équipe...
- Ils sont chiches à ce point-là dans les maisons disques
?
- Non... mais le budget de l’album n'était pas énorme.
- Pourtant Les Lys brisés a bien marché,
il y a eu énormément d'articles.
- Si j’avais vendu 50 000 ou même 30 000 albums, j’aurais
pu faire ce que je voulais. Mais j'en ai vendu 10 000, ce qui est un début
modeste mais prometteur pour ma maison de disques et mon tourneur, surtout
dans le contexte morose du marché du disque. Evidemment, avec une
telle couverture de presse, la maison de disques pensait qu’on vendrait
davantage... mais si la presse faisait vendre, ça se saurait !
Et ce ne serait pas les mêmes qui marcheraient d’ailleurs.
Certains sont vraiment encensés par la presse, spécialisée
ou non, mais ne vendent pas beaucoup de disques, comme Franck Monnet ou
Benjamin Biolay, par exemple. Il y a toujours un écart entre l’exposition
médiatique et la réalité. Il faut dire que Biolay
ne fait pas de concession dans son travail... Moi j’ai de la chance
parce que je suis un peu entre les deux : la presse me soutient et j’ai
eu des ventes tout à fait honorables pour mon premier album.
- Comment s'est passé le tournage du clip de la chanson "L'Idéal",
réalisé par Serge Bozon ?
- Serge m’a imaginée en sirène au fond de l’eau,
amoureuse de mon guitariste qui représente mon idéal. Donc
j’ai passé la journée de tournage sur un cube à
faire des mouvements impossibles dans ma queue de sirène, et à
me casser la figure... Mes musiciens, eux, sont censés jouer dans
le désert, dans une lumière western spaghetti... Le clip
sera certainement assez étonnant. Le tournage en tout cas était
très drôle : Serge me donnait des indications assez compliquées
pour que je me prépare psychologiquement, et puis il finissait
ses longs discours par "Bon, et surtout, pense à tes diffuseurs,
pense à M6, pense à W9"... Le même jour, France
2 est venue pour un entretien, je répondais très sérieusement
alors que j’étais ultra maquillée, toute blanche avec
des paillettes et ma robe de sirène, dans une baignoire…
Je crois que ce n’est plus la peine de faire des efforts pour garder
une image digne, Serge a tout détruit en une journée de
tournage [rires] !
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A
Paris, le vingt-six mars 2008 |
- Votre rencontre avec Jean-Philippe Verdin est plutôt étonnante.
-
C'est grâce au disque de Michel Delpech. J'avais rencontré
Delpech dans un concours de chansons où il m’avait fait obtenir
le deuxième prix. Je pense qu’il était le seul à
aimer ce que je faisais. C’était un concours France Bleu
avec la Star Ac' qui passait après nous. La présentatrice
en m'annonçant avait dit : "Barbara, on vous aime beaucoup",
et les gens dans le public avaient hurlé : "Nous, on t’aime
pas, casse-toi !" [rires]. Mes chansons sont très douces,
mais ce jour-là, nous nous sommes vraiment sentis comme des punks...
Bref, voilà comment j'ai rencontré Michel Delpech, qui est
vraiment un grand monsieur, d'une incroyable culture musicale d'ailleurs.
Il m'a demandé de chanter un duo avec lui sur son dernier album,
que Jean-Philippe Verdin produisait. Et voilà comment j'ai rencontré
Jean-Philippe !
- Avez-vous entendu sa version de "Soudain" de Daho ?
- Ah oui, c’est moi qui fais les chœurs [rires] !
- Pourquoi on ne vous a pas demandé de participer à
Tombés pour Daho ?
- J’aurais aimé faire une chanson sur ce disque. Mais Magic
ne m’aimait pas beaucoup avant L’Idéal, alors
ils ont plutôt demandé à leurs chouchous...
- Quelle chanson auriez-vous aimé reprendre ?
- J’aime tout. J’adore l’album Pop satori,
même les chansons qui ont le plus vieilli, comme "4000 années
d’horreur".
- Vous avez assisté au concert anniversaire de Pop
satori ?
-Oui, j’ai pleuré pendant le concert tellement c’était
beau. Sa reprise de Syd Barrett est magnifique. Ce que j’aime aussi
chez Daho, c’est son style particulier, ses descriptions de la vie
nocturne, des cafés... ce côté toujours dans l’air
du temps. J’aime aussi son goût pour la musique, son côté
"fan".
- Ecrivez-vous d'abord les paroles ou la musique ?
- Je commence par écrire le texte parce que c’est le plus
simple, puis quand je sens qu'il peut devenir une chanson, je me lance
dans la musique.
- Avez-vous des modèles d’écriture ?
- J’aime beaucoup Brigitte Fontaine (3), pour sa fantaisie surtout.
Mais je n’ai pas vraiment de modèle. Je lis toutes sortes
de choses. J’adore la poésie, Baudelaire, que je relis sans
cesse... Il existe deux sortes de rapports à la chanson : il y
a ceux qui collectionnent, qui connaissent par cœur toute l'oeuvre
d’un auteur et les autres, comme moi, qui piquent ici ou là
de petites choses qui les inspirent. Je peux aimer des auteurs ou des
textes très éloignés de moi, et il suffit que je
tombe sur une chanson que je trouve fantastique pour que l'écriture
se déclenche. Donc non, je n’ai pas de modèle.
1 Tube du groupe allemand Alphaville (1985)
2 Alias Readymade FC
3 Barbara Carlotti créera pour le Hall de la Chanson, aux Francofolies
de la Rochelle le 13 juillet 2008, une conférence chantée
sur Brigitte Fontaine avec Benoit Mouchart, auteur de Brigitte Fontaine
Intérieur / Extérieur, Archimbaud, 2008
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