| Marie
France : Dès le départ j'ai brouillé les pistes.
J'ai commencé au music-hall, puis je suis passée au
cinéma en chantant "On se voit se voir" avec Téchiné.
C'était mon premier enregistrement, qui a eu le César
de la musique : cabaret, piano, voix, glamour à fond... Et
puis après j'ai enregistré un disque punk, avec Jacques
Duvall et Jay Alanski ("Daisy" / "Déréglée").
Ensuite j'ai fait de la variété pop un peu reggae
avec les mêmes, puis du rock traditionnel avec les membres
du groupe Bijou, ce qui m'a donné un nouveau public : je
recevais beaucoup de lettres, les jeunes et les journalistes rock
adoraient. Pour eux la vraie Marie France était rockeuse,
mais à ce moment-là je suis partie encore dans une
nouvelle direction à cause entre autres de mes difficultés
avec ma maison de disques, j'ai commencé à faire des
tours de chant au piano, à interpréter des chansons
réalistes ou de charme dans de petits cabarets... le rock
était bien loin déjà. Je n'ai pas arrêté
de bifurquer, de zigzaguer.
|
A
Paris, le quatorze février 2008 |
LALALALA : Pensez-vous que ces changements de style soient
uniquement liés à des raisons matérielles ?
- Même avec une maison de disques fidèle, j'aurais
bifurqué, parce que je refuse la routine. C'est dans ma nature,
je me lasse souvent de ce que je fais. Mais chaque nouvelle aventure
correspond à un désir profond, un rêve... Je
passe de l'une à l'autre avec passion et fraîcheur.
- Mais une fois que c'est fait...
- ... une fois que c'est fait, je pourrais tout à fait poursuivre
dans la même direction, si on me poussait. Mais en général
les choses ne se passent pas comme cela... Et il y a le temps, les
rencontres, les émotions, les flashs, les désirs...
Et une nouvelle passion me tombe dessus... Alors je me lance, sans
me soucier de savoir que c'est à l'opposé de ce que
je venais de faire.
- Justement Jacques Duvall nous a dit que vous étiez la seule
à pouvoir tout faire ; il aurait même aimé vous
faire chanter de la musique latino...
- Oui, mon grand défi c'est de passer d'une chose à
l'autre, j'adore la corde raide, peut-être qu'un jour je me
mettrai à chanter de l'opéra aussi...
- Ah ! Marie France sings the Opera, et plus particulièrement
Rameau...
- Si vous en parlez avec Armande Altaï, elle vous dira sans
doute que ce ne serait pas impossible. J'ai pris des cours avec
elle. Elle a vraiment confiance en moi, et moi de mon côté
ce travail sur ma voix me rassure, car j'ai tendance à me
laisser dépasser par mes complexes, bien que je n'aie pas
peur d'y aller. Et une fois que j'ai passé le cap, je peux
aller très loin.
- Quand avez-vous pris ces cours avec Armande Altaï
?
- Dans les années 90, puis j'en ai repris en 2000. Elle a
une technique magnifique. Elle me faisait beaucoup lire, en exagérant,
avec la voix placée très haut, entre les yeux.
- Vous avez profité des ces cours pour vos concerts des années
90 justement.
- J'avais tendance à avoir la voix en gorge, puisque ma voix
est naturellement douce ou veloutée, même si je sais
l'utiliser de manière plus agressive pour le rock. Il a donc
fallu que je travaille pour la monter, pour la faire résonner,
pour faire "ressortir le violon". Aussi, lorsqu'on place
la voix plus haut, on se fatigue moins, on chante plus juste.
- Avez-vous eu d'autres professeurs ?
- Oui, dans les années 80, une professeur de chant très
douée rue Delambre à Montparnasse qui avait une méthode
allemande et qui elle aussi me faisait travailler très très
haut... ça m'énervait d'ailleurs. Elle insistait,
c'était terrible, elle voulait que je parle comme Giscard
d'Estaing, avec la voix un peu nasale... Une autre m'avait conseillé,
après seulement une demi-heure de travail, d'aller voir un
médecin... D'une manière générale, je
n'ai jamais eu de bons rapports avec les professeurs, ils m'ont
toujours traumatisée. Maintenant j'ai un peu évolué,
donc j'arrive à écouter et à travailler avec
les gens, comme c'est le cas avec Armande.
- Vous travaillez seule également ?
- Oui, j'ai fait de grands progrès je crois, grâce
d'abord à mes nombreux tours de chant piano-voix...
- ... vous avez appris sur scène ?
- Oui. Une chose m'a beaucoup aidée : j'avais appris les
chansons de Marilyn pour les faire en tableau à l'Alcazar
avec des danseurs... J'étais tombée sous le charme
de sa voix, que je trouve encore méconnue. Les gens ignorent
à quel point elle est une chanteuse extraordinaire et j'étais
fascinée. J'ai écouté son souffle, son vibrato,
ce qui m'a permis de me rapprocher de sa voix et de son personnage
pour mieux l'interpréter. Cela a été un jeu
très enrichissant et j'avoue que chanter Marilyn et aller
à son école m'ont fait beaucoup progresser. Ensuite,
lorsque j'ai quitté l'Alcazar, des agences m'ont demandé
de faire Marilyn pour des soirées événementielles
en play-back : c'était mortel pour moi, j'avais l'impression
d'aller à l'usine et de laisser ma voix au vestiaire.
- C'est donc la scène qui vous a donné conscience
de votre voix ?
- Oui, en partie, mais il faut savoir que toute ma vie j'ai chanté
en marchant dans les rues, dans le métro. Je chantais avec
mes amis... Avec mes camarades de l'époque, je chantais le
répertoire de Barbara, de Lucienne Delyle, de Lucienne Boyer,
de toutes ces grandes chanteuses. Donc chanter est une chose naturelle.
Cela dit j'apprends tous les jours. Il n'y a pas un concert, même
aujourd'hui, qui ne m'apporte quelque chose.
- Comment jugez-vous l'évolution de votre voix ?
Entre votre toute première version de "On se voit se
voir" en 1976, et celle que vous faites aujourd'hui sur scène,
il y a un monde.
|
Barocco
d'André Téchiné, 1976 |
- Oui... je chantais comme une enfant, sans savoir respirer, et
surtout à tâtons. Lorsque j'ai fait mes débuts
à l'Alcazar, Jean-Marie Rivière m'a demandé
d'apprendre "Parlez-moi d'amour". Mais quand je suis venue
pour auditionner, il y avait un orchestre, ce qui m'a posé
des problèmes rythmiques, car j'étais habituée
à chanter seule, a capella. J'ai chanté tant
bien que mal mais j'ai quand même été engagée
le soir même. Plus tard j'ai fait des progrès pour
le rythme, surtout avec Yan Péchin. Avec lui j'ai fait un
grand pas en avant, rythmiquement mais aussi vocalement parce que
nous avons beaucoup travaillé, des journées entières
enfermés en studio de répétition.
- Il y a effectivement une grande différence entre
les concerts avec Yan Péchin et les précédents
où Euston Jones vous accompagnait.
- Oui, le Péchin est un grand technicien, et il est si rigoureux
que si un poil ne va pas, il faut s'arrêter et recommencer
tout le temps... il fallait que ce soit impeccable.
- Cette rigueur était nouvelle pour vous ?
- Oui, car il était inflexible et j'étais obligée
d'obéir et d'avancer. J'ai eu beaucoup de mal car j'avais
peur de le décevoir en échouant, en n'arrivant pas
à être en place rythmiquement ou à chanter juste.
Cela me bloquait, il s'énervait et cela me bloquait encore
plus. Comme nous avions des rapports plutôt intimes, ces prises
de bec étaient insupportables. Mais il n'a jamais abandonné
et grâce à lui j'ai continué jusqu'à
ce que je fasse de véritables progrès.
- Et vous doutiez à ce moment-là ?
- Oui, mais je doute toujours, je me remets en question, encore
aujourd'hui. Parfois je perds totalement confiance en moi, je me
trouve moins que nulle, vraiment. Et puis heureusement ça
change... D'ailleurs j'avoue que j'ai du mal à écouter
mes enregistrements. Maintenant je mets une grande dose de distance,
quand je m'écoute, je fais comme si de rien n'était,
mais, fut un temps où je sortais de la pièce, je ne
pouvais pas. En fait je n'entends que les défauts. Il m'arrive
parfois de me trouver bien, alors là je suis un peu en extase
[Rires]. Je ne sais pas si tout cela me passera, d'ailleurs ce qui
me rassure c'est que je ne suis pas la seule. Et puis je crois qu'il
ne faut pas être trop sûr de soi. On aime bien la fragilité,
non ? Chez un artiste, une petite faille c'est quand même
bien...
- Au moment de l'enregistrement de "Daisy", pensiez-vous
que trente ans plus tard vous chanteriez encore des textes de Duvall
?
- Oui. [Silence puis rires]. Oui, quand j'ai rencontré Duvall,
je me suis dit "C'est mon homme, c'est lui qu'il me faut".
Tout de suite, dès le premier texte qu'il a mis entre mes
mains, j'ai dit "C'est inouï, c'est fait pour moi".
Mon plus grand souhait était de ne pas le décevoir,
d'être à la hauteur et de continuer.
- Et lui, de son côté, a-t-il su être votre homme
? Il ne vous a jamais déçue ?
- Alors justement non, Duvall ne m'a jamais déçue.
C'est un ami d'une grande fidélité, un artiste hors
pair, il a toujours été présent, il a toujours
répondu à mes désirs, il a toujours su m'étonner,
il se renouvelle sans cesse, c'est un trésor inépuisable.
|
|
"Daisy"
(1977) et Phantom
featuring Marie France (2008),
le premier et le dernier disque de Marie France,
tous deux écrits par Jacques Duvall |
- Et quand il vous écrit des chansons et qu'ensuite
il les donne à d'autres interprètes ?
- Eh bien, j'essaie de le prendre avec beaucoup de sagesse... Je
ne peux pas penser que c'est de l'infidélité. Je me
dis "Ma chérie, redescends de ton petit nuage, c'est
son art, ce sont ses chansons, il faut qu'elles vivent".
- D'autant que Jacques Duvall adapte le texte à son
interprète : "Je ne me quitterai jamais" vous correspondait
parfaitement et "Je casse tout ce que je touche", écrit
sur la même musique, convenait mieux à Lio.
- Oui... Cela dit à l'époque où il adapté
la chanson pour Lio, moi aussi je cassais tout ce que je touchais.
[Rires]
- Vous auriez aimé chanter les deux versions ?
- Evidemment. Je ne sais pas si je dois le dire mais quelques-unes
des chansons qu'a chantées Lio à ses débuts
comme "La Vérité toute nue" ou "Les
Deux pour le prix d'une" sont des chansons qui, me semble-t-il,
ont été écrites pour moi, je les ai eues en
main bien avant que Lio démarre. Je l'ai dit dans mon livre,
Lio les a très bien défendues, j'étais sous
le charme, mais "La Vérité toute nue" c'était
pour maman. [Sourire]
- Vous n'avez jamais voulu la reprendre après ?
- Je l'ai chantée un peu, mais comme je n'ai pas envie qu'on
dise que je prends le répertoire de Lio, j'ai avalé
la pilule. [Rires].
- Et "L'Objet du litige", que vous chantez souvent sur
scène et qui est apparu en bonus sur le dernier album de
Lio ?
- Elle était pour moi, paroles et musique. J'ai fait des
maquettes avec Alanski, mais il y a eu une proposition de contrat
sans suite. Quelques mois plus tard, Lio préparait un disque
et leur a demandé des chansons. C'est la loi, il ne faut
pas l'oublier. Il faut prendre cela avec sérénité.
Je comprends très bien que ces chansons doivent vivre, elles
sont tellement belles.
- D'ailleurs vous avez fait un tour de chant entièrement
consacré à Jacques Duvall...
- ...voilà, c'est la raison pour laquelle je ne peux absolument
pas avoir d'aigreur. Duvall me comble. Donc pourquoi faire une grimace
pour si peu, ce n'est pas grave. C'est le jeu.
- Pour "La Fille au coeur d'or", le jeu s'inverse...
- "La Fille au coeur d'or" est la seule chanson que j'ai
piquée dans le répertoire de Lio... et encore, ce
n'est pas moi qui l'ai piquée, c'est Duvall lui-même
qui me l'a proposée... [Rires] Il n'a changé qu'un
seul mot : "frangine" pour "gamine".
- Et quand Léonard Lasry chante "L'Objet du litige"
ou "On se voit se voir" ?
- C'est plutôt agréable. Je suis ravie quand je vois
de jeunes chanteuses ou chanteurs s'intéresser à moi,
à mon répertoire. Je me souviens qu'Amoroso avait
fait une reprise très rock, très punk de "Je
ne me quitterai jamais".
- Qu'est ce qui vous plaît tant chez Duvall ? Pourriez-vous
définir son univers en trois mots ?
- C'est tellement immense, ce qu'il y aurait à dire sur Duvall,
qu'il est très difficile de choisir trois mots, mais j'adore
la façon qu'il a de faire sonner les mots, ses rimes. Et
ses histoires. Et puis le fait de toujours parler d'amour sans être
gnan-gnan. Ses personnages sont très fragiles, mais, même
lorqu'ils sont bafoués, ils ne sont jamais vaincus. Je suis
tellement émue de parler de lui que je ne trouve plus mes
mots. Sa sensibilité me touche terriblement, sa manière
de déguiser sa mélancolie, sa pudeur.
- Il sait écrire des textes à la fois simples
comme des chansons pop, et complexes.
- Exactement. "Champs-Elysées" est par exemple
un texte bouleversant, d'autant que c'est un homme qui l'a écrit
: quelle force, quelle dignité dans le malheur... c'est plus
que de la pudeur, c'est presque de la fierté, la fierté
de ne pas être comme les autres, de ne pas leur ressembler.
- Pouvez-vous parler des chansons de Duvall que vous venez
d'enregistrer pour l'album Phantom featuring Marie France
?
|
A
Paris, le quatorze février 2008 |
- C'est un album rock qui aborde toutes les facettes de Marie France,
de "Déréglée" à aujourd'hui,
avec également de belles ballades comme "Bleu",
qui est magnifique. Les musiques sont de Benjamin Schoos et collent
parfaitement à l'univers de Duvall. Je vais vous dire les
titres [Marie France chausse ses lunettes] : "Cracher ma bile
sur toi ce serait vomir sur un putois", "Ménage
à trois", "Les Nanas", "Le Chagrin et
l'amour", " Ma puce", "J'arrête",
"Bleu" et "Que sont-ils devenus ?"
- Et "Déréglée", que vous deviez
reprendre ?
- Non, nous avons choisi "Marie-Françoise se suicide"
à la place, acoustique avec juste des balais et des claquements
de doigts.
- Jacques Duvall voulait la réenregistrer avec la
nouvelle version du texte.
- Oui, c'est cette version-là. Ce que j'ai aimé pendant
l'enregistrement, c'est que Duvall était très déterminé.
Il savait exactement ce qu'il voulait, il ne m'a pas quittée
pendant trois jours. Nous avons vraiment travaillé ensemble,
et les deux fois où j'ai eu un problème avec un mot,
il a très vite changé ça, boom boom, c'était
impeccable. Mais il faut dire une chose : je n'ai jamais de problèmes
avec les chansons de Duvall, tout est bon à pendre, normalement
je ne change pas une virgule, je ne change rien du tout. Cet album
s'est fait d'une façon inouïe : nous étions,
les musiciens, Duvall et moi, en totale symbiose. J'avais rencontré
les Phantom lors d'un concert au Klub fin 2006, Duvall m'avait proposé
de chanter deux titres avec eux. Je suis arrivée le soir
à six heures, nous avons fait une répétition,
ça a tourné, j'ai attendu ; le soir ils m'ont appelée
dans la salle, je les ai rejoints sur scène, j'ai fait mes
titres et puis salut ! et je suis partie. Quelques semaines plus
tard les musiciens de Phantom, ayant gardé un bon souvenir
de mon passage, ont dit à Duvall qu'ils souhaitaient travailler
avec moi. Ils ont convenu de m'écrire un album. Très
vite j'ai reçu les textes puis les titres guitare-voix par
Benjamin Schoos en mp3... j'étais émerveillée,
je me suis dit "Ca y est, c'est parti !". Je me suis enfermée
chez moi au mois d'août, j'ai fait du step parce
que je voulais absolument perdre trois petits kilos, il fallait
que je me prépare à cette nouvelle aventure. Et en
faisant mon step tous les jours pendant une heure et demie,
je passais les bandes et je chantais en même temps. J'ai donc
fait un travail intense, et arrivée à la mi-septembre,
je connaissais les chansons par coeur et j'avais trouvé la
ligne que je voulais. J'aime quand tout va ensemble, il faut que
tout aille bien, qu'il y ait une harmonie. D'ailleurs Duvall, qui
me connaît mieux que je ne me connais, m'a écrit "Tout
ce que je veux c'est tout", et c'est exactement ça.
Tout ce que je veux c'est : tout.
- De Duvall à Botton... vous avez chanté plusieurs
chansons de lui.
- Oui j'ai eu ce privilège.
- Comment l'avez-vous rencontré ?
- D'abord Botton c'est une longue histoire puisque nous nous sommes
connus à l'Alcazar où il écrivait les musiques
somptueuses des revues de Jean-Marie Rivière alors que moi
j'étais artiste dans la troupe. J'ai d'ailleurs chanté
une ou deux de ses chansons à ce moment-là. Nous avions
des rapports assez amicaux. En 2003, le Lido a voulu créer
un nouveau cabaret chic à Paris, on m'avait demandé
d'être maîtresse de cérémonie de ce lieu,
et j'ai choisi Frédéric Botton comme compositeur de
cette revue. A ce moment-là, Botton snobait toutes les propositions
de ce genre, cela ne l'amusait plus du tout. Il préférait
composer des musiques de films et vivre sa vie dans les palaces
et les casinos. Mais quand je lui ai demandé, il a - à
mon grand étonnement - tout de suite accepté et nous
nous sommes lancés aveuglément dans cette aventure.
Quelques jours plus tard, Frédéric m'a téléphoné
pour me faire écouter au téléphone la première
chanson, "L'Amour avec des gants" ; moi j'étais
de passage à Sète pour rendre visite à ma petite
maman, en train de me promener le long du canal Royal, et je trouvais
ça merveilleux... Ensuite il a demandé à André
Manoukian de faire les arrangements, nous avons enregistré
les cinq titres. Pierre et Gilles, eux, ont fait l'affiche, Mine
Vergez et d'autres couturiers ont dessiné et créé
les costumes. Puis soudain les producteurs du spectacle ne se sont
plus entendus et ont disparu dans la nature, tout le monde a couru
chez son avocat, je viens d'ailleurs de gagner mon procès,
cinq ans plus tard... Nous avons eu beaucoup de mal à nous
en remettre, cela a été très pénible.
Finalement en 2004, j'ai rencontré un jeune producteur qui
m'a proposé de faire un disque de ce matériel inexploité.
J'ai ajouté aux chansons de Botton des titres inédits
que j’avais déjà enregistrés et qui dormaient
dans un tiroir de studio, ainsi que quelques morceaux choisis que
j’aime particulièrement. Voilà pourquoi le disque
s'appelle Raretés.
- En plus des cinq nouvelles, il y a sur le disque trois
anciennes chansons de Botton que vous reprenez : "La Couleur
des yeux", "Les Bagouses" et "L'Amour à
plusieurs". Pourquoi pas "Le Caviar", que vous aviez
chanté dans l'émission de Pascal Sevran ?
- Botton m'a proposé de reprendre "Les Bagouses",
que j'adorais, puis "La Couleur des yeux". Mais "Le
Caviar", nous n'y avons pas pensé, ni lui ni moi.
- C'est donc un épisode douloureux qui, malgré
tout, a fait entrer à votre répertoire de très
belles chansons...
- ... oui j'étais folle de joie de chanter ces chansons tellement
exceptionnelles, de pouvoir les faire tourner. J'en étais
très fière. Vous savez, les soucis font mal quand
ils arrivent, mais après on tourne la page, et puis, dans
la vie, c'est souvent un mal pour un bien...
- Il y a un autre auteur dont nous voudrions parler, c'est
Marie France : comment jugez-vous cet auteur aujourd'hui et est-ce
qu'il va se remettre à écrire ?
- J'ai beaucoup de mal à écrire, ou plutôt je
peux écrire, écrire et écrire, mais comme je
n'ai pas assez confiance en moi, je démolis très vite
ce que j'ai commencé à faire. C'est aussi bête
que ça. Et pourtant j'ai été encouragée,
notamment par Jacques Duvall qui m'a dit à propos du "P'tit
bordel" que c'était une chanson qu'il aurait aimé
écrire. Je crois que je manque encore de discipline.
- Donc vous n'écrivez plus...
- Qu'est-ce que vous voulez, quand vous avez des auteurs brillantissimes
qui vous mettent sous les yeux des textes magnifiques, parfaits,
avec des rimes si intelligentes, si subtiles, on a des complexes...
- Et l'album de 1997 dont vous avez écrit quatre textes ne
vous a pas permis de vous libérer de ces complexes ?
- J'aime bien mes chansons quand je fais de l'humour comme dans
"Le P'tit bordel", mais les autres, comme "Envie
de continuer" ou "Les Gens vont croire", je les trouve
tellement fleur bleue... Cela dit, je crois que les gens aiment
bien les chansons un peu fleur bleue...
|
A
Paris, le quatorze février 2008 |
- "Les Bras grands ouverts", quand même...
- Alors là c'est carrément trop, je passe du léger
au trop grave. En plus cette chanson ne raconte rien du tout, on
ne sait pas de quoi je parle...
- ... c'est le mystère...
- Oui, et surtout il y a comme une grande solitude et puis au bout
du tunnel une lumière... bon, c'est une sorte de fantasme,
d'espoir...
- N'êtes-vous pas en train de juger vos textes à
l'aune de ceux de Jacques Duvall ?
- Oui, peut-être.
- Quel est l'auteur dont vous aimeriez qu'il vous écrive
des chansons aujourd'hui ?
- [Très long silence] Je suis sûre que beaucoup de
gens pourraient m'écrire des chansons que je pourrais chanter,
bien que je sois assez exigeante. On m'envoie souvent des textes,
mais il y a des mots que je ne peux pas dire, des phrases qui ne
me conviennent pas et la plupart du temps, ça ne colle pas.
Souvent c'est trop évident. C'est justement ce que j'aime
chez Duvall : ce doute qui plane, ce mystère, on ne sait
pas si c'est méchant, si c'est gentil, si c'est triste, si
c'est gai.
- Donc aucun autre auteur que Duvall ?
- Personne ne me vient à l'idée comme ça...
Duvall reste le number one. De toute façon, j'ai
toujours eu une sainte horreur de chanter des choses faciles. Quand
je faisais mes premiers tours de chant au
Petit Robert, j'étais déjà exigeante. "Mon
amant de Saint-Jean" par exemple n'était pas encore
le tube qu'il est devenu quelques années après, et
pourtant je ne voulais pas le chanter. Il fallait que j'aille derrière
les fagots trouver des trésors de Vincent Scotto, de Prévert,
des textes peu connus de Desnos qui n'avaient jamais été
mis en musique. Hélène Hazéra m'a beaucoup
aidée à découvrir toutes ces raretés.
"La Vie en rose", je n'aurais jamais pu chanter ça,
même Gainsbourg... dont j'ai pourtant enregistré une
chanson kitchounette qui s'appelle "Erotico Tico".
- Vous avez néanmoins un répertoire très
étendu, de Scotto (années 20) à...
- ... pardon, je voudrais juste ajouter que je reste malgré
tout très ouverte ; si des auteurs, qu'ils soient connus
ou pas, voulaient me proposer des chansons, j'en serais ravie, et
je serais curieuse de les lire.
- Revenons à votre répertoire : comment choisissez-vous
une chanson ?
- Je dois avouer que j'attache plus d'importance au texte. Il faut
qu'il me charme, que je lui trouve cette petite chose unique et
indéfinissable. Je pense par exemple à une chanson
de Lucienne Boyer écrite par Jean Tranchant qui s'appelle
"Moi je crache dans l'eau" : [Marie France chante] "Moi
je crache dans l'eau / Sur les poissons qui nagent / Ca fait des
ronds rigolos / Et puis ça soulage". Mais en général
les beaux textes ont des musiques qui les accompagnent à
merveille. Je suis moins exigeante avec la musique, par exemple
"Simulation" est une chanson dont j'admire le texte mais
qui me plaît moins musicalement.
- Pouvez-vous nous parler de "Qui me délivrera
?" de Nicole Louvier, que vous avez longtemps chantée
et qui vous convient très bien, mais qui a disparu de vos
tours de chant ?
- Je l'ai mise de côté, je suis simplement passée
à autre chose après la séparation d'avec Yan
Péchin. C'est une chanson magnifique que je devrais ressortir,
mais vous savez, si je me donnais la peine et le temps, je pourrais
monter un répertoire de chansons sublimes, mais je préfère
mettre en valeur des chansons originales que des reprises, même
si je sais que les reprises me vont très bien.
-
Justement un récital entièrement consacré au
répertoire est-il envisageable ?
- J'adorerais. Par exemple j'ai failli monter un spectacle Marie
France chante Mireille, dont je chantais "Puisque vous
partez en voyage" déjà en 1979, et que j'ai eu
le bonheur de rencontrer chez elle. Ou Damia, dont j'adore "Tout
fout le camp", qui est une chanson très sombre, parfaitement
d'actualité, qui nous fascinait quand nous étions
au cabaret... Mais j'ai déjà exploré le répertoire
des "chansons rétro" à mes débuts,
et ce n'était pas encore à la mode. Aujourd'hui j'aurais
un peu l'impression de délaisser mes auteurs en revenant
à ces répertoires. Et puis quand on est comme moi
une artiste qui avance seule, qui rame toute seule avec ses longs
gants, ce n'est pas facile, il faut du temps. Mais je ne me plains
pas ! J'adore ce rythme, bien qu'en cette fin d'année je
trouve qu'il manque un petit concert de Marie France à Paris...
- Lorsque vous chantez "Le Caviar" de Zizi Jeanmaire
ou "Les Bagouses" de Catherine Sauvage, pensez-vous à
elles, leurs créatrices ?
- [Hésitation]. En partie oui, parce que par exemple il me
semble que mon interprétation du "Caviar" était
influencée par Zizi. Mais il faut savoir digérer entièrement
la chanson pour se l'approprier. Je suis très admirative
de ces interprètes, mais quand je chante, je les oublie et
les chansons sont à moi, surtout "Les Bagouses",
dont j'ai très peu écouté la version de Catherine
Sauvage. Pour "J'm'en fous pas mal", j'ai eu du mal à
me défaire du personnage de Piaf, mais dès la troisième
fois j'ai commencé à l'éliminer et il me semble
qu'aujourd'hui on n'entend plus que Marie France.
|
A
Paris, le quatorze février 2008 |
- Parlons de "On se voit se voir", votre chanson fétiche.
- Oui j'en ai deux, il y a aussi "Parlez-moi d'amour".
- Cette chanson vous va si bien qu'on imagine que Téchiné
en a écrit le texte après vous avoir choisie pour
le rôle dans Barocco.
- Téchiné voulait m'avoir. J'étais en tournée
en Allemagne, Sarde m'a téléphoné pour me demander
de lui envoyer un enregistrement : "J'ai besoin d'entendre
votre voix, de savoir comment vous chantez, envoyez-moi une cassette
avec une chanson, n'importe laquelle". J'ai choisi "Fascination".
Quelques jours plus tard je les ai rencontrés à Paris,
ils m'ont montré la chanson qu'ils finissaient d'écrire
devant moi. Donc oui, "On se voit se voir" a vraiment
été écrite pour moi, du moins le texte, car
je viens d'apprendre que la musique de Philippe Sarde avait déjà
été utilisée pour une chanson de Régine
(1).
- Dans son spectacle à Chaillot, Mona Heftre avait
repris "On se voit se voir".
- On me l'a dit, mais j'avoue que Mona Heftre, malgré son
talent, ne me transporte pas. Elle a un côté sévère...
- ... que certains cinéastes ont très bien
utilisé, comme Philippe Ramos qui lui fait jouer une femme
donnant des coups de fouets à un enfant dans son court métrage
Capitaine Achab...
- Là elle devait être bien, oui ! [Rires].
- Vous aussi vous avez chanté à Chaillot.
C'est Jérôme Savary qui vous a engagée ?
- Il ne m'a jamais fait travailler. Il est à Béziers,
maintenant, non ? C'est bien, il prenait trop de place ici... Non,
c'est Alfredo Arias qui m'a demandé de venir chanter dans
le foyer du palais de Chaillot pendant la première semaine
de Concha Bonita, Chaillot dont je connaissais bien la
direction grâce au spectacle de Sophie Perez dans lequel j'avais
joué. Dans le foyer, les conditions étaient horribles,
les gens venaient chercher leurs tickets, croquer leurs sandwichs
jambon-cornichon, un vrai hall de gare. Mais c'était bien
non ?
- Je vous ai admirée car cela devait être vraiment
difficile.
- Justement Botton m'a vue là, et il m'a dit "Chapeau
! Il n'y a qu'une grande qui soit capable de faire ça".
Venant d'un homme qui a connu les plus grandes dames, c'est un compliment
qui m'a touchée.
- Il y avait néanmoins la Tour Eiffel derrière
vous pour vous soutenir.
- Oui, mais dès que je suis avec mes musiciens et mes chansons
chéries, il peut tomber des bombes, j'oublie tout, le décor...
ça peut être n'importe où. Je trace avec bonheur.
- L'autre chanson que Téchiné a écrite
pour vous, "Prends-moi", n'occupe pas du tout la même
place dans votre répertoire qu'"On se voit se voir".
- Vous savez, l'alliance entre le texte et la musique d'"On
se voit se voir" est telle...
- ... d'ailleurs la musique de Sarde ne colle pas du tout
au texte de Régine...
- Oui, elle devient monotone, très rengaine, et le texte,
c'est vraiment n'importe quoi. "On se voit se voir" est
une chanson qui plaît et qui touche tout le monde parce qu'elle
est mystérieuse, on n'arrive pas à en saisir le sens
complètement, mais il y a tout de même quelque chose
qui en ressort et qui fait qu'on est ému. Je connais des
gens qui pleurent sur cette chanson. C'est incroyable. Quant à
"Prends-moi"... les auteurs se sont trop inspiré
de "Fever". Ce n'est pas mal, mais vous ne me voyez pas
reprendre cette chanson à tous mes concerts ?
- Justement, vous n'en avez pas assez de chanter "On se voit
se voir" à presque tous vos concerts ?
- Ah, c'est comme un leitmotiv ou comme un logo, je ne sais pas,
c'est notre chanson. "On se voit se voir et se voir c'est savoir
qu'on s'aime", je crois que ça résume complètement
la raison de notre rencontre à chaque fois. Et je pense que
si je ne la chantais pas, elle manquerait.
|
A
Paris, le quatorze février 2008 |
- Vous ne l'avez donc jamais vécu comme une obligation
?
- Quand on est en scène, il faut aimer ses chansons du début
à la fin. Sinon, c'est terrible. On a l'impression qu'on
ment.
- Ca vous est arrivé ?
- Oui. Et c'est très désagréable.
- Est-ce parce que vous l'aimez moins, que vous chantez moins souvent
"La Fiancée de Frankenstein" ?
- Je voulais l'enregistrer pour mon prochain disque, alors je l'ai
mise un peu de côté, pour qu'il y ait une surprise.
Mais j'ai cru comprendre que Simone Tassimot la chantait...
- ... non pas du tout, elle chante une chanson de Gainsbourg
écrite pour France Gall qui s'appelle "Frankenstein".
- Ah bon ! Je me disais "Si Simone s'y met aussi..." Mais
de toute façon je n'aurais rien à dire...
- Je crois que comme vous elle aime que ses chansons lui
appartiennent.
- Mais c'est difficile quand on interprète Gainsbourg ! [Rires].
Non, je croyais que Simone Tassimot avait repris la chanson écrite
par Duvall, alors je m'étais dit : "Je ne la chanterai
plus" [Rires]. Vous voyez je suis sage maintenant.
- Parlons de la mythologie Marie France : votre nom apparaît
partout, dans les histoires du rock comme dans les livres de Jean-Jacques
Schuhl, de...
- ... j'ai encore reçu un bouquin dans lequel je suis citée...
Et je viens d'apprendre que Françoise Dolto parle de moi
dans tout un paragraphe où elle dit qu'elle m'a croisée
dans un cabaret parisien, elle parle d'une "féminité
immédiate"... On m'a donné récemment une
édition Larousse des Mille et une nuits où
je suis référencée avec ma chanson "Scheherazade".
Et il y a Duras, Copi...
- Sans parler des livres d'art, de Pierre et Gilles à Michel
Journiac en passant par Irina Ionesco, Warhol...
- Vous savez je suis en couverture d'un livre de français
à Taiwan et ma chanson "Chez moi à Paris"
est traduite pour apprendre la langue aux élèves !
- Il y a aussi le groupe Bijou qui a écrit une chanson qui
porte votre nom. Comment vivez-vous la "mythologie Marie France"
?
- Ce mythe est présent, mais il est plutôt léger.
Moi je voudrais ne pas pouvoir sortir de chez moi, je voudrais être
assaillie dans la rue, c'est cela qui me plairait ! [Rires] Evidemment,
si ça m'arrivait, je changerais sans doute d'avis.
- Vous ne vous sentez pas parfois un peu entravée par une
imagerie, à laquelle on vous cantonne ?
- C'est la rançon de la gloire, mon cher ! Déjà
à l'époque où je faisais Marilyn à l'Alcazar,
les gens m'appelaient Marilyn à la ville et moi je devenais
folle, je ne le supportais pas. On m'a toujours mise dans des cases.
Maintenant ça ne me gène plus, je trouve toute cette
attention plutôt flatteuse. Quand j'avais dix-neuf ans à
Saint-Germain-des-Prés, déjà les terrasses
entières chuchotaient à mon passage. On me regardait,
on me pointait et quand j'entrais dans un endroit pareil, j'avais
déjà l'impression d'être un mythe.
- D'où l'importance de la suppression du trait d'union
de votre nom : il y a une différence entre le personnage
Marie France et la femme Marie-France.
- Oui, c'est vrai. De toute façon rien n'est laissé
au hasard.
- Dans le film d'Adolfo Arrieta, Les Intrigues de Sylvia Couski
(1974), vous jouez une oeuvre d'art au sens propre, vous êtes
même exposée comme une sorte de statue vivante dans
une galerie.
- Plus que jamais dans ce film, oui, mais cela me faisait peur,
alors je prenais beaucoup de drogue pour être inconsciente,
comme beaucoup de monde d'ailleurs à cette époque-là.
J'étais parfois dans un état pitoyable dans ce film.
Me voir bafouiller à l'écran m'a fait l'effet d'une
thérapie et peu à peu je me suis arrêtée.
- Il y a une mythologie Marie France, mais est-ce que Marie France
a sa propre mythologie ?
- Plus aujourd'hui, mais à mes débuts. Marlène
avant tout. Chronologiquement, d'abord Martine Carol, puis Brigitte
Bardot. En les voyant je me suis dit : "La séductrice,
c'est la solution, ça fait décoller, c'est décapant,
une blonde si belle, c'est boom !" Que se passe-t-il dans la
tête d'une enfant lorsqu'elle voit Bardot dans Une parisienne
avec ce corps sublime, ces fesses moulées, à quatre
pattes en train de chercher les perles de son collier sous les tables
dans des salons dorés très guindés ? Eh bien
ça fait tilt ! Bardot Bardot Bardot.
- Aujourd'hui, elle est presque une autre femme...
- ... elle est la même pour moi. Elle est tellement touchante
avec ses cannes, et tellement bafouée, la pauvre. Mais quelle
vie, quelle trajectoire ! Marilyn et Martine Carol étaient
encore très soumises à l'homme et Bardot est arrivée
et leur a fait la loi. Elle a réinventé la femme.
|
| |
|
| |
|
Cinématon
de Gérard Courant, 1987 |
- Dietrich ?
- J'ai eu une période Jean Harlow mais ça ne venait
pas de moi : j'avais rencontré des Américains à
Paris qui prétendaient que j'étais le sosie de Jean
Harlow ; ils m'ont faite platine-blanche, une coiffure crantée,
ils m'ont dessiné les sourcils comme les siens, m'ont mis
un tailleur années trente... Jouer avec le passé et
m'approprier la féminité typique des années
trente a été une révélation pour moi.
J'ai découvert Marlène un soir, en voyant Agent
X27, je suis rentrée, je suis allée directement
dans la salle de bain et j'ai rasé mes sourcils pour les
redessiner d'un trait fin et arrondi au milieu du front. A partir
de là j'étais Marlène. A l'époque j'étais
très mince, livide, blanche, je mangeais très peu,
l'identification était totale. Au cabaret, on m'a imposé
de faire Marilyn Monroe, j'ai d'abord refusé mais il fallait
bien que je travaille, alors j'ai accepté la mort dans l'âme.
Pour moi elle était à l'opposé de Marlène,
pleine de vie, pulpeuse, lumineuse, alors que Dietrich était
mystérieuse, blafarde, tragédienne. Passer de l'une
à l'autre me semblait impossible, mais j'étais obligée
de le faire pour obtenir ce contrat. On m'a aidée, encouragée,
et finalement le numéro de Marilyn fut un succès total
reconnu dans la presse internationale, et pour moi, une sorte de
révélation, puisque, comme je vous l'ai dit, c'est
à ce moment-là que je me suis décidée
à envisager la chanson sérieusement.
- La dernière scène d'Agent X27 est
une réflexion prodigieuse sur la Beauté.
- Oui, quand Marlène se maquille dans le couteau, c'est-à-dire
dans la lame de son bourreau... C'est magnifique ! C'était
exactement cela qui me menait vers la scène : la beauté,
l'apparence. On a beaucoup critiqué ces deux choses, on a
dit "Il n'y a pas que l'apparence" etc... Mais l'apparence
c'est l'apparence, malgré tout. Moi j'en ai marre de voir
ces filles sur scène chanter en jean ou en tenue de répétition,
je trouve que c'est un affront, et puis on a compris qu'elles avaient
quelque chose à l'intérieur qui se veut plus important
que l'enveloppe ! [Rires] Il faut savoir jouer le jeu aussi, c'est
pourquoi moi en scène je fais toujours des efforts, peut-être
trop d'ailleurs.
- Justement, le public d'Eddy Mitchell, dont vous avez fait
la première partie, a-t-il apprécié ces efforts
?
- [Un temps] Oui, c'est vrai, j'ai fait la première partie
d'Eddy Mitchell... [Rires] C'était avec Yan Péchin
pour le Festival de Marne. Cela ne s'est pas très bien passé,
je crois que j'avais été huée. Il y a eu un
petit scandale dans la salle, parce que des gens criaient "A
poil", des trucs comme ça, et d'autres s'énervaient
pour les faire taire. Si j'avais chanté mon album produit
par Bijou, cela se serait sans doute passé autrement.
- Parlez-nous de votre présence sur scène : votre
jeu, vos poses sont-ils travaillés ou spontanés ?
- Un peu les deux. J'ai débuté sur les planches d'un
cabaret, forcément j'ai appris... J'y ai même pris
des habitudes, voire des tics, qui ne sont pas nécessaires
dans la chanson, et qu'il m'a fallu éliminer en effectuant
tout un travail sur moi afin de doser mon jeu de scène et
de ne pas tomber dans la caricature. Je me souviens qu'à
mes débuts, je tremblais de peur, je m'accrochais aux rideaux.
Je ne pouvais pas entrer en scène sans avoir pris trois calmants
avec un verre d'alcool pour me décontracter, ce qui d'ailleurs
faisait l'effet contraire. C'était vraiment à ce point-là,
la scène me terrifiait, j'avais l'impression d'être
dans la fosse aux lions. Mais au bout d'un moment, à force
de travailler, de voir les autres artistes, on devient maître
de soi. Il faut être maître de soi en scène.
Parce que sinon, on se laisse déborder et on est emporté
comme par un torrent. Le contrôle est indispensable, d'autant
qu'il y a toujours des choses inattendues qu'il faut savoir affronter.
- Comme par exemple le trou de mémoire de Daniel Darc lors
de votre concert au Trianon : vous avez admirablement rattrapé
cet accident de scène, et finalement votre duo a été
un des plus beaux moments du concert.
- De nature je suis quelqu'un qui se relève assez facilement
de ses cendres. Il m'est arrivé pas mal de choses. Il faut
aller de l'avant, sans s'apitoyer, et ne pas se montrer hésitant
en public. Il faut y aller, il n'y a pas de doutes là-dessus.
- Et ce sens du geste précis, d'où vient-il
? Je pense au concert de Duvall à la Flèche d'or,
où vous avez balancé la partition en entrant sur scène
: ce geste correspondait parfaitement à la chanson, au son
rock, et même au public distrait du bar dont il fallait capter
l'attention.
- Alors là... Entre ce qui se passe en réalité
et ce que le public ressent, il y a un monde !
A la Flèche d'or il m'est arrivé deux choses avant
le début du concert : d'abord la répétition
dans l'après-midi s'était tellement bien déroulée
que je suis entrée en scène sans avoir "repassé"
mon texte ; ensuite, j'avais la bouche comme un paquet de coton
et on ne m'a pas apporté le verre d'eau que j'avais demandé
à temps. Alors en entrant en scène, je me suis dit
"Il faut que tu compenses avec autre chose". Et comme
il y avait un pupitre posé au devant de la scène,
et que je ne supporte pas qu'il y ait quoi que ce soit entre le
public et moi, j'ai balancé le pupitre et les feuilles, j'ai
dansé trois fois plus que je n'aurais dû le faire.
Cela a créé quelque chose de spectaculaire, j'ai tourné
une difficulté en carte positive. Et ça, c'est un
principe : en scène il faut savoir faire des revirements
de situation, autrement on se jette en pâture au public.
|
A
Paris, le vingt février 2008 au Centre Wallonie-Bruxelles
(photographie : Petar Eftimov pour Lalalala) |
- Quel est votre concert préféré ?
- J'ai d'abord un souvenir très fort d'un concert au Bataclan
qui s'est passé à merveille, où la salle était
en délire, c'était mon premier concert rock, avant
l'album 39° de fièvre. Tout d'un coup j'ai eu
l'impression d'une osmose très intense avec le lieu, avec
le public, avec mes musiciens. J'étais tout en cuir noir,
mini jupe et talons hauts, j'étais comme une sauvage, une
lionne. J'ai aussi adoré le Hot Brass en 1998. Mais je crois
quand même que mon coup de coeur, c'est le Trianon. On avait
peur de ne pas remplir la corbeille, parce qu'il n'y avait aucune
réservation. On se disait "Ce n'est pas grave, on éteindra
toute la salle et on essaiera de mettre les gens devant". A
partir de sept heures et demie du soir, la salle a commencé
à se remplir, toute la corbeille, le premier balcon, puis
le deuxième... Cela vous met dans un état, une réponse
pareille ! Vous vous préparez à ce concert depuis
pas mal de temps, vous ne dormez plus, vous vous demandez si le
public va venir, parce que c'est quand même le but, et il
vient. En plus beaucoup d'amis m'avaient aidée à monter
le spectacle, tout le monde s'y était mis. Sans compter mes
invités prestigieux comme Chrissie Hynde et Daniel Darc.
- Aujourd'hui, dans quelle salle aimeriez-vous chanter ?
- Je suis tellement portée par ce que je viens de faire avec
Phantom que j'ai envie de chanter du rock, et cela ne me dérangerait
pas de passer dans des hangars, du moment que le son est bon. Mais
en général j'aime bien avoir un lieu un peu cosy,
un peu théâtral.
- Donc la salle idéale dépend de votre tour
de chant ?
- Oui. Exactement. Cela dit je vais faire du rock avec Phantom dans
un palace cinq étoiles à Londres. Mais je chanterais
n'importe où, même à la belle étoile,
du moment qu'il y a du public, et que j'ai au moins un musicien
avec moi.
- Et la province ?
- J'adorerais aller en province. J'ai fait des petits concerts à
Bordeaux, Cavaillon, Rennes, mais pas assez à mon goût.
- Une tournée ? Cela correspondrait bien à
la Marie France rock.
- Oui. Bien que ce ne soit pas de tout repos, une tournée.
D'autant que j'adore mon quartier, ma maison, j'ai besoin de me
retrouver entre ces murs pour me ressourcer. Une tournée
signifie hôtels, voyages, routes, trains, restaurants, alors
moi qui adore faire ma cuisine ! [Rires]
- Vous collaborez volontiers avec d'autres artistes. Récemment
vous avez chanté avec Helena Noguerra "Jamais je ne
t'ai dit" de Rezvani, transformé en un très beau
duo lesbien.
- C'est son choix à elle. Il y avait longtemps que nous avions
envie de chanter ensemble, nous nous entendons bien toutes les deux.
Je la trouve charmante, si belle. Elle est douce et gentille, et
elle chante bien. Nous nous voyons de temps en temps, pas le temps
d'avoir d'ombres au tableau...
- ... et puis elle ne vous a pas piqué de chanson...
- [Rires] C'est peut-être vrai ! [Rires] Duvall nous a proposé
de reprendre "Sophie et Sapho" de Chamfort, mais nous
n'étions pas sûres. Nous avons attendu, puis Helena
m'a apporté la chanson de Rezvani. Au début, nous
avons un peu hésité en plaisantant : qui ferait l'homme,
qui la femme ? Puis finalement, nous avons décidé
: "Pourquoi ne nous aimerions-nous pas toutes les deux comme
ça, féminines, comme deux belles filles qui s'aiment
?". Donc nous nous sommes amusées, mais en même
temps il y avait beaucoup de sensibilité et de sentiments,
car nous sommes d'une certaine manière fascinées l'une
de l'autre, nous avons un rapport amical et narcissique, mais léger,
léger... c'est ce qui a donné cette vérité
sur le fil, cette émotion.
- Léonard Lasry a écrit un duo pour vous ("Du
désir au bout des doigts") : vous n'avez pas eu peur
de collaborer avec un jeune auteur.
- Il a si bien insisté qu'il m'était difficile de
refuser.
- C'est comme ça qu'il faut faire avec vous, il faut
insister pour obtenir quelque chose ?
- Parfois ça ne marche pas, mais parfois ça marche...
J'ai écouté ses chansons, et je trouve qu'il a un
certain talent d'écriture.
- C'est un bon musicien...
- ... surtout un bon mélodiste, et il a une plume.
- Il a un univers...
- Il a quelque chose. Lorsque nous avons enregistré notre
duo, j'ai dû accepter une tonalité pour lui rendre
service, je n'étais pas très à l'aise vocalement.
Mais la chanson me correspond bien malgré tout. Et c'est
toujours très touchant d'être appréciée
par des artistes plus jeunes.
- Dave n'est plus un jeune artiste, mais il vous apprécie
également puisqu'il vous a invitée sur son album Doux
tam-tam.
- Je le connais depuis 1969. Il est venu me voir chanter au café
Ailleurs, il m'a toujours soutenue. Il a enregistré un album
avec Philippe Uminski, un jeune arrangeur, et je pense qu'il a voulu
s'entourer de gens un peu dans le coup, il a demandé à
Karen Ann par exemple... Puis il m'a proposé "La Belle
endormie". Dave a toujours été très charmant,
d'ailleurs il a pris grand soin de moi, jusqu'au contrat. "La
Belle endormie" est une vieille chanson qui m'a beaucoup plu,
mais vocalement je ne pense pas avoir fait quelque chose de si intéressant
que cela.
|
A
Paris, le quatorze février 2008 |
- Vous venez d'enregistrer un disque avec Jac Berrocal consacré
à Marie-Antoinette.
- C'est par MySpace qu'un jeune producteur m'a courtisée
pour ce projet ; il m'a présentée à Jac Berrocal
et Jack Belsen qui avaient composé un morceau de jazz électronique
intitulé "Marie-Antoinette is not dead". Pour la
face B, nous avons eu l'idée d'utiliser "Je vous veux",
un poème écrit par la reine Marie-Antoinette, que
je lis sur une musique de Belsen. Et sur la face A, je lis des passages
de la dernière lettre qu'elle a écrite pendant la
nuit tragique, à quatre heures du matin, avant d'être
assassinée à six heures. (2)
- Vous récitez du Marie-Antoinette... Quel est le
personnage historique ou la figure qui vous touche le plus ?
- Ce que je vais vous dire risque d'être mal interprété,
mais je vous parle de ce que j'ai ressenti lorsque j'étais
adolescente : il y avait Brigitte Bardot, Jeanne d'Arc, des personnages
qui sont mal vus aujourd'hui, mais qui représentaient pour
moi la France. A mes yeux la France était d'abord une femme,
elle était une idole, une planète inaccessible, tellement
belle. Je vous rappelle que je ne vivais pas en France à
cette époque. Mon nom Marie France est à lui seul
un hommage à la France.
- Est-ce qu'elle vous a déçue, cette France que vous
idolâtriez lorsque vous viviez à Oran ?
- Ecoutez, la pauvre, ce n'est pas elle qui m'a déçue,
mais quand les gens la traitent mal, cela me chagrine. J'en ai marre
parce que depuis quelques années on n'arrête pas de
critiquer la France, les Français, c'est une espèce
d'auto-flagellation très bizarre. Mais la France est quand
même un pays merveilleux et Paris une capitale inégalable
et unique. Paris sera toujours Paris et la France est une grande
dame. C'est un rêve, d'ailleurs tout le monde veux venir habiter
à Paris.Tout le monde rêve de Paris et de la France,
et on comprend bien tous ces gens qui veulent venir à Paris,
c'est un tel paradis.
- Parlons de Marie France au cinéma : vous y avez eu trois
types d'emplois, la chanteuse, la fille légère et
l'égérie un peu expérimentale. Trouvez-vous
que le cinéma vous a bien utilisée ?
- Non. Je crois que les cinéastes voulaient le personnage
Marie France sans se donner le mal de trouver les rôles qui
me conviendraient véritablement. Ils m'ont donc donné
les choses les plus terre à terre, les plus faciles, les
plus superficielles, les rôles qui se rapprochaient de ce
que je pouvais leur inspirer, c'est-à-dire la fille de cabaret,
éventuellement la pute... C'est terrible. Pourtant j'ai essayé
d'expliquer cela, je leur ai dit : "Donnez-moi des rôles
de femmes ordinaires, de girls next door, d'infirmières,
de mères de famille, même de folles", mais j'ai
l'impression que parfois les gens ne sont pas si intelligents qu'on
le pense. Et puis est-ce vraiment à moi de dire cela ? Ils
ne veulent pas savoir que derrière il y a tout un monde à
découvrir. Ils l'ignorent, c'est comme ça, mais je
ne désespère pas, la vie est longue, cela me plairait
bien de jouer une jeune première à 75 ans [Rires].
En fait, seule Marguerite Duras m'a vraiment considérée
comme une actrice, au théâtre.
- Est-ce que cela vous a frustrée ?
- Oui le cinéma m'a beaucoup déçue, mais je
n'ai plus envie de m'encombrer de frustrations, alors je tourne
les pages.
- Après le disque Phantom featuring Marie France,
envisagez-vous d'enregistrer un album Marie France ?
- Mon nouvel album commence à prendre forme. J'ai déjà
choisi une bonne partie du répertoire. Mais j'attends encore
des nouveautés.
- Quelle sera la tonalité de ce disque ?
- Je pense qu'il ira à l'encontre de ce que j'ai fait avec
Botton et Manoukian pour Raretés : c'était
très orchestré, le nouveau sera acoustique et sobre.
Epuré. Chanson.
- Quels en seront les auteurs ?
- Duvall. Miossec. Il y aura peut-être Pascale Borel et Jérémie
Lefebvre, et Elisa Point, qui m'a écrit deux belles chansons.
Et Paul McCartney, qui m'a dit qu'il serait honoré que je
reprenne "Honney pie". Marc Almond vient de m'offrir un
bijou de tango. Il y aura un duo en français avec mon amie
Chrissie Hynde et d'autres surprises.
- Vous avez beaucoup de projets : comment vous sentez-vous
à ce moment précis de votre carrière ?
- Je me sens très bien. Je suis heureuse et j'ai une très
bonne énergie. J'ai envie de produire, de créer, et
j'espère que tout va suivre au même rythme que mes
désirs, parce qu'il faut être deux pour faire les choses.
|
A
Paris, le quatorze février 2008 |
-
Justement, RCA pour qui vous avez enregistré un album en
1981 vous a-t-il bien soutenue ?
- Oui, mais à l'époque j'avais peur de ce qu'on appelle
aujourd'hui la promotion, les interviews, les télés,
la presse, etc, donc je les refusais souvent. Maintenant j'ose remettre
les gens à leur place quand ils abordent des sujets qui n'ont
rien à voir avec mon métier de chanteuse, mais ce
blocage, toutes ces confusions m'ont empêchée d'être
aussi disponible qu'il ne l'aurait fallu.
- Qui a rompu le contrat ? RCA ou vous ?
- J'ai fait un album avec eux, ils y ont cru énormément,
mais à partir du moment où un certain directeur artistique
d'une radio périphérique a dit "Moi j'aime beaucoup
Marie France mais ce n'est pas avec cet album qu'elle passera le
cap", ils ont commencé à se refroidir. On ne
se battait pas à l'époque. Des deux 45 tours suivants,
RCA a produit le premier, "Je ne me quitterai jamais"
et c'est moi qui ai amené le producteur du second, "Champs-Elysées".
Puis j'ai repris le music-hall avec Jean-Marie Rivière.
- Avez-vous une maison de disques pour le prochain ?
- Non, mais je ne m'en inquiète pas. Je laisse faire, tout
arrivera. Je démarcherai et j'y arriverai parce qu'il n'y
a aucune raison. Depuis le temps, j'aimerais bien avoir une vraie
reconnaissance en tant qu'artiste, parce que tous ces efforts ne
sont pas de la frime. C'est un passé, un parcours, un travail...
Mais je ne ferais pas une dépression s'il ne se passait rien
à la sortie de mon disque. Ou presque rien. Enfin il se passera
des choses, j'en suis sûre, car il y a des journalistes qui
me suivent et un public qui m'aime.
- Oui, vous avez un public relativement fidèle. D'ailleurs,
que pensez-vous de vos fans ? Est-ce que vous êtes contente
d'eux ?
- Mes fans sont adorables, je ne pourrais plus me passer d'eux !
J'ai un public merveilleux, fidèle et réceptif, même
si j'ai parfois l'impression que dans ce public, il y a des gens
qui m'aiment pour des choses auxquelles je n'attache pas d'importance...
mais bon, du moment qu'ils m'aiment, c'est déjà bien
[Rires].
1 "Des comme toi" (musique de Philippe Sarde et paroles
de Jacques Chaumelle) a été enregistré en 1969
2 Ces enregistrements sortiront en CD et vinyle (pressage limité)
dans le courant de l'année 2008
|