Elisa
Point est une chanteuse à voix. Pas de celles qu'on l'on
nomme communément ainsi et pour qui la performance vocale
de l'organe cache l'indigence de l'interprétation, mais bien
plutôt, à l'inverse, de celles dont le souffle, presque
un murmure, exige de l'auditeur une attention soutenue afin qu'il
ne perde pas un mot de chansons livrées comme des confidences.
Cette voix minuscule (grâces soient rendues au "miracle
des micros"), si ténue qu'elle disparaît parfois
au détour d'une phrase, comme un trou soudain dans une étoffe
usée jusqu'à la corde, s'accorde si bien aux textes
et aux mélodies (à moins que ce ne soit l'inverse
?), qu'elle semble d'une richesse et d'une profondeur sans commune
mesure avec ses faiblesses objectives. Une "voix-univers",
dont la puissance d'évocation et la résonnance affective
subjugent (à tel point d'ailleurs que lorsque les textes
d'Elisa Point sont chantés par d'autres, ils paraissent étrangement
pâles: voir le très beau "Finalement", comme
vidé de sa substance par les pourtant très probes
Gérard Darmon et Lise Keller, et ressuscité par Elisa
Point accompagnée de Michel Moi). Bien au-delà donc
des Patronnes "anges gardiennes" (Hardy, Bardot, Birkin,
Moreau, "pionnières dans l'art du chuchotement")
qu'Elisa Point s'est choisie, et surtout très loin du chapelet
tardif de ces autres murmureuses (Carla Bruni, Karen Ann, Coralie
Clément...) qui, si elles reposent agréablement l'oreille
et l'esprit des hurleurs et hurleuses calibrés, n'ont tout
simplement pas l'épaisseur requise pour habiter le souffle
de voix, et se réduisent donc, vocalement parlant, à
la pose ou, pire, au tic. Car il en faut, de l'épaisseur,
du temps, du travail, pour parvenir à cet art du chuchotement
et de la connivence qui est au coeur de la poétique d'Elisa
Point. Il faut notamment désapprendre ce que de maigres débuts
sous un autre nom, presque dans un autre univers (ils ont d'ailleurs
été soigneusement effacés de toutes les biographies
officielles) ont pu apporter, pour trouver sa voie en même
temps que sa voix: "Tout le monde sait chanter / Sauf moi je
ne sais pas / Faire ce que tout le monde fait / Ou alors autrement"
("Tout le monde", Comme une ambitieuse au bois dormant,
2002).
En 1982, c'est presque fait: Point a coupé ses longues mèches
de jeune fille et exhibe désormais ses cheveux courts sur
la pochette du "premier" 45 tours ("Garçons
filles" / "Clapotis clapotas"), avec uniforme, veste
et cravate: l'esthétique des années 80 est en place,
et c'est peu dire qu'elle correspond bien mieux que la précédente
à Elisa Point. Ambiguïté des genres et synthétiseurs
(tout comme Eurythmics par exemple au même moment: c'est l'air
du temps), mais aussi références omniprésentes
et jeux de mots (ou plutôt: jeux de formules): en deux ans
et deux disques (L'Assassine, premier album, sort en 1983
chez CBS), Elisa Point plante les jalons de son écriture
et de son style, malgré une irritante propension à
"faire (et surjouer) la gamine", aussi bien dans le chant
que dans les textes, souvent écrits du point de vue d'une
enfant tour à tour boudeuse, cruelle ou candide (la sur-boum
yéyé synthétique de "Clapotis clapotas",
la petite peste et son pédophile dans "Beau vieillard",
ou la comptine de cour d'école, "Je n'veux pas devenir",
hymne à la régression dont Mylène Farmer se
souviendra vaguement un an plus tard pour son "Maman a tort":
"1, 2, 3, 4, Josette et Jeanne font des messes basses et puis
s'enlacent et puis s'embrassent...").
Mais, au-delà de cette coquetterie, vite abandonnée
heureusement, mademoiselle Point restera fidèle à
ces tropismes mis au jour en ce début de décennie.
Les synthétiseurs garderont voix au chapitre jusqu'à
la fin du siècle (- les Filles sont des garçons
bizarres !, troisième album publié en 1997, où
la cohabitation des instruments synthétiques et acoustiques
est la plus réussie; mais aussi les collaborations avec Ravel
Chapuis, notamment le simple "Pas la peine" paru en 2000).
La veine "androgyne" quant à elle sera sans cesse
enrichie de nouvelles variations, qui confirment que le "Garçons
filles" inaugural n'était pas une concession à
la mode, mais l'amorce d'une véritable réflexion sur
les genres, bien avant la création des gender studies et
l'élaboration des théories queer (entre beaucoup d'autres
exemples: "Mon obscur chagrin / Mon masculin-féminin"
sur le bien nommé Les filles sont des garçons bizarres
!, sur la pochette duquel d'ailleurs on voit une Elisa Point imberbe
et féminine se raser, ou bien "Il aime traîner
le soir en robe de soie / Avoir le vertige en talons aiguilles /
Elle se préfère la nuit en costume d'homme / Presque
audacieuse le regard à nu" ("Petits fragments de
soi à l'abandon", Comme une ambitieuse au bois dormant,
2002), ou encore ce récit plus qu'ambigu où une fille
au "p'tit air d'amoureuse" se lie à un chauffeur
de taxi "allée des Longs Garçons Passifs"
non loin de la rue de Rivoli... ("Taxi", L'Assassine).
Enfin et surtout Elisa Point restera toujours fidèle aux
deux fondements de son système d'écriture (cela dit
sans aucune nuance péjorative): les jeux de formules et les
références. Le premier procédé consiste
à déplacer un mot, décaler un syntagme, briser
une formule toute faite, pour faire surgir un sens nouveau: il s'agit
de secouer un peu la langue pour la faire trembler, et recueillir,
dans ce léger tremblement, des images, un surcroît
de sens, des beautés, des bizarreries ou des inconguités
délectables, selon la pêche... "Tu me serres le
coeur / Mais pas la main" ("Les papiers qui volent",
L'Instant d'après, 1994), "La diligence de
tes gestes / Laisse une porte ouverte / Aux quartiers de l'avenir"
("La diligence de tes gestes", Autobiographie d'un
regard, 2004), ou bien encore par exemple l'intégralité
de la chanson d'ouverture de La Panoplie des heures heureuses
(2000), "Anonymes et désoeuvrés", où
l'on frise la virtuosité: "On s'est croisés dans
une fnac […] En flânant dans les allées / De
vieux chanteurs au prix vert / On est tous les deux tombés
/ Sur la nouveauté de s'plaire […] Tous ces types autour
de nous / Ces James Bond de grandes surfaces / A nous souffler dans
le cou […] C'est drôle on n'l'a pas volé / Ce
coup de foudre qui attendait / Si près d'un vendeur distrait
/ On est sortis par le coeur / Sans faire sonner les alarmes…"
Le procédé n'est certes pas nouveau (inutile ici d'évoquer
certains tours surréalistes ou plus prosaïquement les
pirouettes d'un Gainsbourg), mais Elisa Point le pratique avec un
tel art, et surtout un tel aplomb, que l'effet est souvent d'une
fraîcheur absolue. D'autant qu'Elisa Point (et c'est là
la seconde pièce maîtresse de son atelier) truffe ses
textes d'une quantité ahurissante de références
pour la plupart littéraires et cinématographiques.
Pas à la manière bêtement ironique et grossièrement
maline d'un Souchon ou d'un Delerm, pas non plus par souci d'érudition
comme le fait parfois un Pierre Philippe, mais simplement par fidélité
amoureuse à la fiction et à la poésie - en
un mot: à l'art - qui savent si bien irriguer le monde sensible,
les perceptions, la vie matérielle et les longues après-midi
de vacance. Une photographie de Bernard Faucon ("Les papiers
qui volent"), une pièce de Judith Magre ("Le long
jour"), un poème de Rimbaud ("L'innocence retrouvée"),
la voix de Suzanne Vega ("Café Suzanne Vega"),
un roman de Sagan ("Bonjour ivresse"), une chanson de
Jeanne Moreau ("Naïve du coeur", écho à
"Errante du coeur"), un mythe hollywoodien ("Howard
Hughes"), un film de Truffaut ("Paris ressemblait à
un film de François Truffaut")... jusqu'à ces
merveilleuses chansons-inventaires: "Bernardo Bertolucci /
Taviani, Antonioni / Alberto Lattuada / Et Vittorio de Sica / Roberto
Rosselini / Federico Fellini…" ("Des rires et des
larmes"). Ou "Bibliothèque": "Non vraiment
/ J'ai pas l'Mauriac / C'est dur Duras / Pas très Vaillant
/ Mon Simenon / Assez Barbey / D'Aurevilly / Colette me guette /
Proust-toi de là / Mon gros Balzac…" Ou, dans
La Panoplie des heures heureuses, "Limousine party":
"Natalie Wood et Doris Day / Sont enfermées dans les
toilettes / Seul Paul Newman a les yeux bleus / Robert Redford attend
dans l'ombre / De se faire une place au soleil / Audrey Hepburn
tombe d'une étoile / Ciel Liz Taylor divorce encore / Greta
Garbo se tourne le dos / Rock Hudson séduit un jeune homme…"
Forêt de citations, labyrinthe de références,
dédale d'allusions, dont la jouisssance est justement, selon
Antoine Compagnon, proustien émérite, le propre du
phénomène littéraire ("La littérature,
c'est l'allusion"). Les oeuvres, les personnages, les noms
sont une matière vivante qui fait sens, suscite la rêverie,
ou reflète un sentiment fugace: "J'aime cette affiche
où Natassia Kinsky me sourit / Comme une image arrêtée
dans le film de ma vie" ("L'inrencontre", Comme
une ambitieuse au bois dormant).
Car Elisa Point est une chroniqueuse d'instantanés culturels
et sentimentaux dont les dimensions et les formes varient, certes,
mais qui, malgré quelques très rares escapades du
côté du discours social ("Il neige des cartes
bleues / Des talons de chéquiers / Mais pas un sou d'monnaie
/ Pour l'Armée du Salut", "Blue card for white
christmas", dont les harmonies dissonantes donnent un peu de
profondeur et de complexité au message), creusent toujours
les mêmes sillons, comme s'il s'agissait d'essayer d'appréhender
à travers mille variations les trois coeurs secrets de l'univers
d'Elisa Point, mystérieusement entremêlés: l'amour,
l'ennui et la légèreté des "heures heureuses".
Ainsi ses chansons, qui empruntent tantôt et à loisir
la forme du récit en prose ("Elle est tombée
de la falaise / Un dimanche sur la Manche […] Un autocar m'ramène
en ville / Personne ne peut soupçonner mon air tranquille,
quille…", "Photo", L'Assassine), celle
du "petit film pour les oreilles" ("Elle rentre chez
elle avec le dernier métro / Tout est sombre et désert
les immeubles ont l'air perdu / Des bruits de pas, une ombre se
rapproche de son dos / Elle se retourne mais il n'y a personne dans
la rue", "Mystère et boules de gomme", -
les Filles sont des garçons bizarres !), ou encore celle
du journal intime ("Tu dînes en ville / C'est peut-être
l'été / Les rues sont plus légères /
Je déambule / L'air est un verre / Qui a soif de ciel bleu",
"Avec qui", Autobiographie d'un regard), ne font-elles
que tourner autour des mêmes questions, ressasser les mêmes
obsessions et chérir les mêmes secondes miraculeuses.
L'absence: "Mille et une après-midi / Sans l'écho
l'écho d'une voix / Mille et une après-midi / Où
tes pas ne mènent qu'à toi / Tu attends que quelqu'un
sonne / Pour n'ouvrir n'ouvrir à personne / Puis tu vas parler
aux plantes grasses / Ou à la chaise toujours en face / Dans
l'appartement désert" ("Mille et une après-midi",
- les Filles sont des garçons bizarres !). La présence
éphémère et merveilleuse: "Les soirs pressés
de nous revoir / Le coeur à bout de souffle / Dans cette
traversée des miroirs / A se chercher du visage / Chacun
dans ses vagabondages / Retrouvant tes pas dans les miens / Nous
irons par la première rue qui vient / Allant comme par hasard
du même côté / Enfin seuls au monde" ("Pressés
de nous revoir", idem). La vacance, l'ennui et la mélancolie:
"Que faire de tout cet air / Imaginer le pire et sourire /
Seule dans la lumière / Que faire en ne faisant rien / Recompter
les doigts de sa main / Et les jeter au loin" ("Que faire
?", idem); ou l'intégralité des "Grands
appartements": "Les beaux immeubles nonchalants / Avec
leur cour au bois dormant / Prennent le frais sous la neige des
prospectus / Résidents fantômes concierges évanouies
/ Jusqu'à l'ombre des voleurs…" (La Panoplie
des heures heureuses). Enfin les minutes d'absolue légèreté,
au point jour, à la tombée de la nuit, entre chien
et loup, dans le soleil du soir, sur l'herbe tendre ou l'asphalte
tiède: "Marcher à la rencontre du soir / Qui
s'est encore ouvert les veines / Là où tout est regard
/ Longs baisers à la traîne" ("Sentiments-voyageurs",
- les Filles sont des garçons bizarres !); "Au
volant de l'été / Tu conduis ce qu'il reste de la
nuit / Entre les arbres mal réveillés / Et cet avenir
qui dort toujours dans tes yeux" ("Au volant de l'été",
Comme une ambitieuse au bois dormant); "Ma chambre est une
rue / Traversée par le soir / Un quartier immobile / Qui
me va comme un gant / Le temps ce buveur d'eau / Que rien ne désaltère
/ Me tend la pluie et un peu d'air / Soudain les heures se font
légères…" ("La rue intime", idem)...
Et lorsque ces fils sont tissés, lorsque l'absence-présence
de l'être aimé se mêle à la présence-absence
du paysage, de l'air et du monde, en des instants suspendus dont
on éprouve presque immédiatement la nostalgie, Elisa
Point atteint, avec les moyens propres à la chanson (et il
faut dire ici le génie musical d'Elisa Point-compositeur
et de ses principaux partenaires, Christophe Buselli au premier
chef, Fred Léonard ou Karim Bourouaha...), un degré
de beauté rarissime en ces parages et en ces temps. Sans
majuscule, sans préface, sans discours, directement chuchotée
à l'âme, qui soudain respire mieux: "Rome en Vespa
très tôt le dimanche / Quand la foule est encore sous
les draps […] Rome en Vespa très tôt le matin
/ Pas une voiture on a des ailes / Un pull à la taille /
Ensemble et séparés / Par nos visages lointains /
On entre enfin dans l'paysage / Et toutes les rues ouvrent leurs
bras / Le temps prolonge l'été / C'est comme s'il
disait tout bas / Un secret sur la douceur des heures / Une chanson
d'amour s'échappe d'un balcon / La ville est sans parole
/ Dans l'ombre du silence" ("Rome en Vespa", La
panoplie des heures heureuses).
Dans ces conditions, que la presse, même spécialisée,
ignore presque totalement Elisa Point, rien d'étonnant (et
ne parlons pas des autres médias). Mais qu'Elisa Point parvienne,
dans l'état actuel du marché, mais surtout du goût,
à publier régulièrement des albums (il y eut
même en 2002 un double album), qu'ils soient distribués,
que d'autre part un éditeur édite ses textes, et qu'enfin
certains chanteurs se mettent à lui demander des chansons
(Gérard Darmon, Christophe...), voilà qui tient du
miracle.
Didier
Dahon et Jérôme Reybaud, septembre 2005
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