Au
recto du vieux 45 tours qui a presque votre âge, une jeune
fille aux cheveux longs sourit. Son visage ne vous semble pas totalement
étranger. Ce pourrait être votre soeur aînée
ou n'importe laquelle de ses amies alentour 1972 : même rictus,
même chevelure, même masque, ceux d'une époque
où l'on portait des t-shirts UCLA ou Florida, où l'on
faisait du stop et du patin à roulettes (cf. les photographies
respectivement du troisième et du deuxième 45 tours),
où les prénoms s'écrivaient en grosses lettres
arrondies de couleur jaune ou orange... Quatre ans après
Mai 68, l'industrie du spectacle et du disque est bien décidée
à exploiter l'air du temps, à le mettre en valeur,
comme elle l'a déjà fait d'ailleurs avec Hair,
la comédie musicale de Gerome Ragni, James Rado et Galt MacDermot
dont la création française en 1969 au Théâtre
de la Porte Saint-Martin fut un succès. Il suffisait peut-être
de piocher dans le vivier d'une troupe de chanteurs et de danseurs
qui incarnait parfaitement une certaine jeunesse, et une certaine
modernité... C'est exactement ce que fit la firme CBS, qui,
entre 1972 et 1973, produisit trois 45 tours d'une jeune fille dénommée
Elisa, dont on apprend au dos du premier de ces disques, d'abord
qu'elle est une "découverte de la comédie musicale
Hair", ensuite qu'elle est dans ses chansons "telle
qu'elle est réellement dans la vie", enfin qu'elle ressemble
aux "jeunes filles de son époque"... On lui a laissé
la liberté d'écrire ses propres textes (les jeunes
filles qui "ont des choses à dire" n'ont-elles
pas remplacé les poupées muettes des années
soixante?), qu'on a demandé à Guy Bonnet, habile mélodiste
aussi à l'aise dans la marche delpéchienne que dans
la grande ballade variété, de mettre en musique (au
même moment, il compose d'ailleurs des chansons pour Mireille
Mathieu et Michèle Torr...).
Tout était en place donc, et jusqu'au discours promotionnel,
pour le lancement d'une nouvelle lolita, d'un énième
produit (1) dont les ventes dépendraient de sa capacité
à refléter l'idée satisfaite que l'époque
se fait d'elle-même. Cependant les disques d'Elisa ne se vendirent
pas et l'entreprise tourna court, CBS et la jeune fille se séparant
après seulement six titres, sans doute très précisément
pour les raisons qui vous poussèrent, vous, à l'inverse,
à remarquer ces trois vinyles et à les arracher à
l'oubli d'un bac sinistre - outre l'impression vague de connaître
déjà le visage de la jeune fille : la bizarrerie de
certains titres, d'autant plus extraordinaire que les autres sont
parfaitement conformes... Face A, "La fille en jeans",
face B, "Les pirates convalescents"... Face A, "En
stop", face B, "Les pensionnaires du carmel des citrons
verts"... Oui, les pensionnaires du carmel des citrons verts...
L'écoute confirme le grand écart entre, d'une part,
le portrait simple, pour ne pas dire stéréotypé,
d'une jeune fille libre et sympathique qui - par exemple - part
en stop à Port Grimaud "avec [son] vieux châpeau
de paille brûlée / Une jupe à clochettes / Un
collier, des bracelets / Et [ses] chaussettes qui baillent sur [ses]
basketts", et, de l'autre, les évocations ambitieuses
et ambiguës des "enfants punis" qui "sortaient
à minuit sans permission de la maison, sous les saules blancs"
et qui "volaient les ombres pour les enfermer / Dans un grand
feu d'herbes mouillées, de pierres bleues [avant de] se cach[er]
sous les roseaux dorés" ("Les pirates convalescents"),
ou encore de jeunes carmélites en fleur que le désir
assaille ("Les pensionnaires du carmel des citrons verts /
Dès qu'elles ont mis leur tablier demi-précoce / S'en
vont cueillir un lit de roses / Sous leur pâleur se cache
déjà un pêcher en fleurs / Un p'tit Jésus
qui fait le mur pour les aider / A épeler le mot aimer /
Les lèvres clouées en vrais baisers / Et quand, dans
la rue, elles croisent un monsieur / Elles fixent ses yeux jusqu'à
ce qu'un coquelicot y pousse, heureux"...).
Evidemment, de tels thèmes, un tel style, de telles paroles,
semblent à mille lieues d'un public d'adolescentes fascinées
par Julien Clerc auxquelles on fait par ailleurs, en face A,
en couverture, les yeux doux... d'autant que la voix même
de la jeune Elisa a, elle aussi, de quoi déconcerter, tant
elle paraît déchirée entre son tropisme chuchoteur
et les exigences de compositions entraînantes ou pathétiques
davantage destinées à des voix, pour ne pas
dire à des crieuses comme... Michèle Torr justement,
ou Stone, laquelle aurait certainement chanté une marche
joviale et simplette comme "Le garçon des Puces"
d'une manière plus idiomatique : "Dans ses bottes et
son écharpe jaune / Il ressemblait au soleil / Il cherchait
un jeans et des bretelles / Sous les jupons, les dentelles / C'était
lui le garçon qui faisait chanter les rêves / Il avait
les yeux marron / Le cheveu mi court mi long".
Cependant supporterait-on aujourd'hui de tels couplets s'ils étaient
par surcroît chantés par une voix conforme, pleine,
adéquate ? Apprécierait-on de la même manière
ces six faces si, sous les formules musicales ou textuelles d'époque,
sous les clichés, ou plutôt mêlées
aux formules et aux clichés, ne se trouvaient des phrases
ou des fragments qui sont comme des trouées ("Et ils
couraient le coeur aveugle et muet […] Ils froissaient les
fleurs sauvages […] Et saccageaient tout sur leur passage",
"Les pirates convalescents") ?
Car la beauté très particulière de ces disques
vient de leur décalage. Et le charme d'Elisa réside
dans son inaptitude à remplir un contrat, à produire
ce qu'éditeur, public, époque attendaient d'elle,
non pas par bravade ou pose rebelle, car la bonne volonté
de la jeune fille est flagrante, mais parce que quelque chose qui
la dépasse, dans ses phrases, dans son univers, dans sa voix,
semble résister. Sa réussite est son échec
- ou son échec sa réussite, surtout si elle se révèle
capable, un jour, de cultiver ses défauts... pour
enfin trouver les mots, les véritables, ceux qui viennent
du centre. A cet égard, les deux derniers 45 tours d'Elisa,
publiés quelques années plus tard (en 1976 et 1977)
par un nouveau label (Barclay), sont un rendez-vous manqué,
une déception : "Buzy" et "Les mains dans
les poches", les deux faces du premier, ne font que reconduire
le porte à faux, le charme en moins... et les deux titres
du second, écrits par Jean-Noël Dupré et chantés
en duo avec lui, sont un égarement manifeste dans un registre
humoristique (d'assez mauvaise qualité, en outre, comme le
montre le seul titre de la face A : "On est beau, on est jeune,
on est fou et on s'aime"...) qui ne convient guère à
Elisa (2). Néanmoins, on dit que quelques années plus
tard, la jeune fille, ayant enfin trouvé son personnage,
son style, sa voie, revint, avec un (nouveau) nom. On dit même
qu'elle continue, encore aujourd'hui, à écrire des
chansons (les plus belles) et à publier des disques (les
plus essentiels)... Ce qui explique sans doute que le visage - et
la voix - d'Elisa vous aient immédiatement semblé
familiers... Mais si vous connaissez la musique, point n'est besoin
d'en dire davantage...
Jérôme Reybaud, janvier 2007
(1) CBS demanda
même à la petite Elisa de chanter le jingle
d'une campagne publicitaire télévisuelle pour la marque
de confiserie La Pie qui Chante. Le 45 tours qui en fut tiré
est un objet promotionnel étrange qui n'hésite pas
à encadrer les deux titres du premier disque d'Elisa publié
peu de temps auparavant, du même jingle de quinze
secondes, répété quatre fois en tout donc,
comme un peu de sucre pour faire accepter la jolie inconnue auprès
d'un public de jeunes consommateurs de bonbons. De sorte que ce
n'est pas tant Elisa qui chante La pie qui Chante que La Pie qui
Chante qui chante Elisa...
(2) Cependant la face B, "Pas d'accord... avec moi-même",
est un numéro disco parodique très plaisant.
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