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"Qu'est-ce
que c'est dégueulasse ?" Le duo pop Désolé se
pose la fameuse question de Jean Seberg, mais paradoxalement ce n'est
pas tant à A bout de souffle que l'on pense, qu'à
Masculin Féminin du même Godard, car comme le montre
la pochette, la grande question du disque est celle, triple, du genre,
du couple et du duo. Autrement dit une forme musicale (le duo Elisa Point
/ Fabrice Ravel Chapuis), un thème (la rencontre amoureuse) et
un principe (le genre, à la différence du sexe, est une
construction), pour une série de variations qui semblent à
la fois raisonnées (méthodiquement explorées), ludiques
(amusées, espiègles) et existentielles (à coeur ouvert).
Un peu comme si Michel Foucault, Verlaine et Jeanne Moreau (circa 1962)
avaient griffonné sur un carnet quelques textes à six mains,
trois coeurs et trois cerveaux.
Les formes de l'amour d'abord : la séduction, la rupture, les rencontres
en flash-back et en flash-forward, le désaccord, les décalages
("Désolée d'être heureuse / Alors que vous ne
l'êtes pas"), les fétiches ("De toi je n'aime que
les détails / Cette mèche qui gêne ton oeil qui baille")...
tous ces courants des grands fonds dont Elisa Point note les oscillations
mystérieuses depuis presque trente ans déjà, mais
qu'elle articule génialement pour Désolé à
la question du couple et du duo : un homme, une femme et l'amour dans
une pièce, qu'est-ce que cela fait ? Un couple hétérosexuel
amoureux, oui, pour commencer. Mais après ? Mille et une autres
combinaisons jusqu'au queer, dont "Garçons", avec ses
formules fulgurantes ("Non ce garçon Madame / C'est pas mon
type de femme"), sa structure de chanson-liste et son rythme, est
l'hymne génial et évident. Et de même : un homme,
une femme et une chanson à chanter à deux, qu'est-ce que
cela produit ? Un duo d'amour hétérosexuel du type "Les
Gondoles à Venise", certes, mais encore ? Peut-être
deux amis homosexuels, ou deux étrangers, ou un homme perdu corps
et bien et une femme qui lui chuchote des conseils à l'oreille,
ou un même individu à deux voix, l'une masculine, l'autre
féminine... Ou encore, comme c'est le cas dans la magnifique chanson
interrogative intitulée "Double espoir", deux observateurs,
deux simples regards qui se portent sur un homme et une femme et se demandent
en même temps si l'amour va naître ("Va-t-il rentrer
avec son coeur en poche ? / Deux bras soudain autour du cou / Va-t-elle
rentrer avec son coeur de poche ? / Une ombre autour du cou"), et
sous quelle forme : "Elle et elle et lui / Lui et lui et elle / Lui
et lui et elle et lui / Elle et elle et lui et elle"... A-t-on jamais
saisi avec autant de bonheur et d'élégance les potentialités
de l'amour et de ses combinaisons génériques ? A-t-on jamais
fait entendre aussi clairement dans une chansons le souffle frais des
"naissances latentes" ?
Désolé s'amuse à nous promener dans une forêt
de possibles qui enchante et en même temps étreint le coeur,
d'autant que l'orchestrateur Ravel Chapuis a su créer — dans
un cadre résolument pop — une très grande variété
d'ambiances musicales. Ecoutez par exemple "Le Grand événement",
qui commence d'une manière assez débonnaire, comme le générique
d'un feuilleton français des années 70, puis qui se transforme
insensiblement, à la faveur de l'ajout d'un léger beat
et du décalage des voix, en une oppressante scène de boîte
de nuit, paroles, musique et ambiance sonore parvenant alors à
capturer la très spécifique sensation d'espoir et de désespoir
mêlés, d'absurdité fondamentale de toute chose et
d'abord de sa position, qui peut s'abattre sur le noctambule à
la recherche de "cette rencontre encore à faire" : "Perdu
corps et biens dans cette soirée qui boîte / Je ne ressens
plus rien ni désir ni amour / Alors je cherche en vain la sortie
de secours". Ecoutez également "La Course des coeurs",
qui reprend le motif du désaccord amoureux déjà évoqué
dans "Désolé", la toute première chanson
de l'album, mais sur un mode tout différent : à la tristesse
insondable des trois petites notes de piano de "Désolé",
comme venues d'une sorte d'au-delà des larmes, succède un
twist léger qui permet à la métaphore sportive de
s'épanouir, et l'on imagine Ravel Chapuis et Point à bicyclette,
cheveux au vent mais inéluctablement séparés, décalés,
comme les voix, celle de Point restant toujours un peu en arrière
(On court chacun pour soi / La victoire est ailleurs / La course de ton
coeur / Ne passe plus par mon coeur / On ne court plus ensemble").
D'ailleurs les voix jouent un rôle essentiel dans l'album : on sent
bien que leur articulation a été pensée, autrement
dit qu'elle est porteuse de sens, du point de vue des ambiances comme
de celui du discours amoureux et queer. Mais surtout on éprouve
à chaque instant leur insoupçonnable harmonie, qui constitue
sans doute la signature sonore de Désolé : entre la délicatesse
virile du timbre d'Elisa Point et la fragilité grave de celui de
Fabrice Ravel Chapuis, entre le tropisme chuchoteur de la première
et la tentation du beau chant du second, le mariage est évident,
immédiat, et de cette évidence il tire le pouvoir de tout
dire, y compris le divorce, la séparation et l'éloignement.
Y compris le dégoût ("Dégueulasse") et l'effroi
joyeux du temps qui passe ("Provisoirement", extraordinaire
duo philosophique qui est d'abord un duo de voix, une incarnation vocale).
Car Perdus corps et biens foisonne — d'idées, de formules,
de sons, de couleurs, de bouts de dialogues, d'images, de "petits
films pour les oreilles", comme aime à le répéter
Elisa Point. Le miracle est que tout cela fasse aussi, ou plutôt
soit d'abord, de grandes chansons, et un grand album pop — pour
les yeux, la tête et le coeur.
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