D'abord
l'étonnement et la joie presque sacrés de l'incarnation
: oui, cette voix qui chuchote ses petites histoires à nos
oreilles depuis plus de vingt ans, ce visage qui n'a pratiquement
pas changé d'une pochette de disque à l'autre, comme
une sorte de masque abstrait, cet esprit léger, cette langue
inépuisable et surtout ce coeur à vif... toutes ces
éléments au bord de l'immatériel, comme le
vent, comme l'air que l'on respire, ont pourtant une enveloppe,
forment pourtant un corps, qui avance sur la scène du Zèbre
et plonge ce faisant le spectateur-amateur-amoureux d'Elisa Point
dans un état d'ébahissement ému qui ne serait
sans doute pas très différent si Rimbaud ou Louise
Labé se présentait soudain à lui : c'est donc
dans cette matière-là que la voix et les phrases s'élaborent
? Il y a donc un corps derrière le journal intime du coeur
et l'intelligence des mots ?
Oui, et il est vêtu de la panoplie de toujours, celle qui
apparaît dès les premières pochettes de disques,
au début des années 80, à savoir la chemise
blanche, la cravate, le pantalon... qui ne suffisent pas à
rassurer la chanteuse semble-t-il, puisqu'elle choisit de se placer
dans le prolongement du piano derrière un pupitre, au centre
d'une sorte d'enceinte de protection : à sa gauche deux musiciens
aux regards amicaux et détendus, à sa droite assis
au piano Fabrice Ravel Chapuis, dont le corps tout entier, souple,
assuré, agile, dit et inspire la confiance, et enfin devant,
donc, la plaque de métal noir comme une rempart symbolique
qui protège Elisa Point de cette chose bizarre qu'est le
public et avec lequel elle va instaurer un rapport absolument unique,
totalement neuf, complètement débarrassé des
tics et des codes usuels, qui est fait d'une sorte de distance curieuse,
d'intérêt enfantin, de réserve joyeuse, comme
quand on observe un bel animal vaguement dangereux vous regarder
de l'autre côté des barreaux de sa cage... Est-ce son
peu d'expérience de la scène, sa timidité,
est-ce quelque chose de plus profond lié à son "être
au monde" ? Quoi qu'il en soit, on n'a pas l'impression d'assister
à un concert, mais de partir de zéro vers une terre
inconnue, par la grâce d'une simple présence dont la
singularité est encore accentuée par le contraste
qu'elle entretient avec l'autre moitié de Désolé.
Car s'il est un musicien dont la présence scénique
est aux antipodes de celle d'Elisa Point, c'est bien Fabrice Ravel
Chapuis : parfaitement à l'aise (mais sans arrogance), virtuose
(mais sans ostentation), heureux (mais sans contentement satisfait),
il a acquis une maîtrise assez stupéfiante et transmet,
derrière son gros instrument immobile qui le contraint à
la position assise, davantage d'énergie et de présence
corporelle qu'un chanteur qui aurait cinquante ans de métier,
dont quarante-neuf à l'avant-scène... Cependant —
et c'est là le tour de force stupéfiant de la soirée
—, jamais le duo ne se figera en un couple chanteuse maladroite
/ musicien expérimenté : Désolé aime
trop les inversions, le jeu sur l'ordre des choses (comme son récent
album le montre à propos des questions de genre), ou ses
deux membres sont trop complexes, pour se satisfaire d'une position
arrêtée. Ainsi Elisa Point va se révéler
petit à petit une sorte de "bête de scène"
qui tire son assurance frondeuse de sa timidité même.
Il faut la voir dans "Ex-miss monde" se pencher en avant
vers le public, dans le petit espace entre le piano et le pupitre,
pour comprendre le paradoxe de sa puissance, laquelle, avec l'aide
de son duettiste et des deux autres musiciens, porte la chanson,
et en particulier son refrain, vers des sommets d'intensité.
Il faut l'observer marquer le rythme de "Double espoir"
de tout son corps, avec un très léger décalage
qui donne à la chanson son envol merveilleux ("Elle
et elle et lui / Lui et lui et elle...")... Ou encore la regarder
risquer la chute dans de minuscules saynètes bricolées
qui se tiennent en équilibre entre ridicule et poésie,
comme lorsqu'elle interrompt le concert pour servir un whisky déraisonnable
au guitariste, ou lorsque, pendant "Le Prince", elle éclaire
ses compagnons (et parfois le public) avec une petite lampe de poche
qui, dans la nuit soudaine du Zèbre, fait magnifiquement
vibrer une chanson qui était pourtant de loin la moins belle
de l'album. Ou enfin se lancer avec Ravel Chapuis dans une longue
énumération patronymique jubilatoire à la fin
de "Vraie-fausse blonde", qui devient alors une manière
de diaporama comique où se croisent Delphine Seyrig, Claude
François et Michou... On retrouve le même amour des
noms et des listes dans "Limousine party", une ancienne
chanson d'Elisa Point extraite de son album La Panoplie des
heures heureuses (musique de Ravel Chapuis), qui s'est parfaitement
intégrée à la "conduite Désolée".
D'autres chansons ont été adjointes également
au répertoire de l'album, ce qui nous dédommagea de
la légère déception de ne pas avoir entendu
Désolé interpréter "Pas la peine",
le single Point / Ravel Chapuis de 2000, ni "Monsieur Williams",
que la présence de Jean Guidoni dans la salle pouvait laisser
espérer (car c'est avec lui que le groupe avait donné
pour la radio une version magnifique de la chanson de Caussimon
et Ferré) : un titre inédit de Désolé,
une chanson extraite de l'album d'Elisa Point et Ed Rolll Un
petit siècle d'heures contre le coeur ("Love sad
song") et trois autres extraites du très récent
album d'Elisa Point, Ed Rolll et Frédéric d'Oberland
(Dernière adresse parisienne), "Scène
de crime", anecdotique car tronqué, mais surtout les
sublimes "A personne" et "Libre", qui sont du
pur Elisa Point (petits matins, guitare acoustique, basse obstinée)
mais que le duo Désolé sut s'approprier par le jeu
de la tension, qui est peut-être, et finalement, son trait
le plus spécifique : tension entre deux types de présence
scénique, deux personnages, deux musiciens, deux voix, deux
caractères... entre un Ravel Chapuis professionnel qui remercie
à la fin du concert tel ou tel et une Elisa Point ingénue
qui lance "C'est qui, celui-là ?" — comme
un petit grain de sable qui jamais n'enraye la machine mais, paradoxalement,
la fait avancer, et même décoller, par la grâce
de l'improbable et de l'évident réunis. Nous savions
déjà, grâce au disque, que Désolé
était "la révélation pop 2009" (pour
parler comme les magazines (ou faut-il dire les "news culturels"
?)). Nous savons maintenant, grâce au Zèbre, que c'est
le duo le plus électrique depuis... Ike & Tina Turner
(nous n'avons rien trouvé de mieux, justement parce que Désolé
n'a pas de modèle). |