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Sur
son premier album, Vincent Delerm fait figurer un titre très court
en guise de manifeste: la Chanson s’appuie pour lui sur l’art
de "mettre les gens dans des cases", parce que ce processus
entraîne l’accession à une vérité des
êtres, lesquels se définissent finalement plutôt bien
par ce qui serait leur caricature. En effet, la caricature a ses règles
et démarches propres, et peut, affichant elle-même la grossièreté
de ses lignes, sinon toucher au Vrai, du moins faire mouche et toucher
juste. Cependant le texte est ponctué par la réplique d’une
jeune fille à la voix désagréable et stéréotypée,
volontairement relâchée: "trop naze" (de mettre
les gens dans des cases). On croit alors que Delerm donne la parole à
l’autre, mais c’est en fait pour mieux la reprendre lui-même:
pas de dialogue véritable donc, seulement un monologue soutenu
par une phrase mélodique dont la vulgarité provoque l’immédiate
empathie de l’auditeur pour la thèse de Delerm. Et c’est
précisément cette "immédiate empathie",
imposée par un tour roublard, qui révulse: on est piégé
par celui qui a trop raison de trouver trop nazes ceux qui n’aiment
pas les cases… Ce n’est donc pas tant d’abord le parti
pris de la caricature qui gêne, que le procédé utilisé
pour le défendre, plaçant d’autorité l’auditeur
dans la glue des rieurs, avec ceux qui se rengorgent d’être
dans le vrai: trop cool, les cases.
Et en effet: il y a ceux qui aiment Shakespeare et ceux qui ne l’aiment
pas, ceux qui quittent et ceux qui sont quittés, ceux qui jouent
au golf et ceux qui font la vaisselle, ceux qui lisent Télérama
et ceux qui aiment boire un thé avec une jolie fille etc. Il y
a des cases, mais surtout des cases incompatibles, sans connexion, inarticulables
les unes aux autres, et c’est là la deuxième objection
(de fond, celle-là): que fait Delerm des degrés, des espaces
intermédiaires, interstitiels, connectifs, échelonnés,
qui existent entre ces cases ? Il y a mille façons d’aimer
Shakespeare, et les degrés d’adhésion, de compréhension,
de sincérité, de jeu, ne sont pas même effleurés…Or
le décalage, l’impossibilité de classer en un mot,
sans discussion ni interrogation, n’est-ce pas justement ce que
l’art (y compris l’un des plus populaires) a pour tâche
d’explorer ? Si la chanson ne cherche pas à donner du relief,
de la densité au réel, si elle ne tente pas de transmettre
l’intuition fugace mais saisissable que l’on peut, un instant,
se décaler, penser autrement que ce que l’on pense, alors
elle ne vaut pas mieux qu’une conversation de comptoir. Delerm,
voulant toucher toutes les cases sans les comprendre (c’est-à-dire
les faire tenir ensemble, les relier), parle à tous de tous mais
ne dit rien à personne.
Et le monde soudain devient merveilleusement simple: toutes les jeunes
femmes lisent les suppléments minceur des magazines féminins
(dont l’archétype est ici Cosmopolitan), tous les
parents authentiques et prolétaires offrent des restes de blanquette…
Et celui qui décrit ce monde parle d’or, précisément
parce qu’il dit simple: je vous touche parce que c’est simple,
vrai, parce que c’est vous, parce que le "chandelier blanc
Ikea", "regarder Thalassa", "les miettes de Savane",
"le jambon-purée", ça vous parle, ça doit
vous parler, comme la joie d’un barbecue en famille dans un film
hollywoodien, comme la sagesse d’un vieil homme chenu dans un film
de Jean Becker, ou comme la complicité tendre et universellement
vérifiée d’une mère et de sa fille dans une
publicité pour une lessive… Car la "pensée"
de Delerm a les mêmes fondements que le cinéma le plus figé
et la publicité la plus asphyxiante, sauf que ses chansons ne s’adressent
pas à la ménagère de moins de cinquante ans, ni à
l’adolescent, mais au lecteur des Inrockuptibles. La cible
change. Pas la réduction de la parole (on n’ose dire de l’art)
à la naturalisation des êtres et à l’aplatissement
du monde.
L’ultime renversement des textes de Vincent Delerm achève
de prouver la profonde sympathie qui lie Delerm aux pires scénaristes
de l’industrie de la déréalisation: l’appel
final à la tolérance, car quand on aime, on ferme les yeux
sur la médiocrité, le conformisme des snobs qui font semblant
d’aimer Beckett… Tout le monde a ses petites mesquineries,
non ? C’est le clou du spectacle: au-delà de la simplicité
plastique de la caricature, le simplisme de la pensée - ou plutôt
la morale exangue du Loft ("Même si on s’aime pas beaucoup,
même si on a pas d’affinités, on est tous pareils").
Face au réel dégradé, on ne se ressaisit pas, on
capitule, au nom de l’humain, traîné dans la boue des
poncifs, des raccourcis, des amalgames fâcheux entre le snobisme
et la rigueur, le petit-bonheur-tout-simple et la niaiserie.
En mémoire des quelques chansons qui ont un jour subitement et
pour deux ou trois minutes, enchanté le monde, en en révélant
la profondeur et la beauté, il faut refuser le système (évidemment
désenchanté) de Delerm où les vérités
sont si vraies, dépourvues à tel point de distance et de
relief, qu’elles finissent par n’être plus qu’étiquettes,
marchandises: l’argent ne fait pas le bonheur, Deauville, c’est
pas une carte postale, les amis, ça change et on se perd de vue
avec les années, on va voir Shakespeare parce que c’est Shakespeare
etc Choses dites un jour de fatigue, de bêtise, syntagmes figés,
petits néants répétés… Le silence ferait
aussi bien l’affaire - bien mieux en fait, car lui n’étouffe
pas.
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