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Coralie
Clément, sœur cadette du réputé Benjamin Biolay,
a sorti son troisième album cet automne. Appréciée
des Inrockuptibles et de la presse féminine qui voit en
elle l’archétype de la jeune femme qui a presque trente ans,
la chanteuse peut se prévaloir d’un ensemble d’attributs
qui eussent pu, en d’autres temps, en d’autres lieux, et avec
un peu de travail donner matière à la naissance d’une
voix, voire d’une artiste. Et pourtant, non contente d’afficher
une éducation musicale (parents mélomanes, frère
compositeur, solfège et pratique du violon), d’arborer un
début de parcours universitaire en histoire, d’être
servie par le dévouement fraternel (Benjamin Biolay joue les instruments
divers et variés de la bande sonore, compose la musique, écrit
les paroles), flattée d’un duo avec le tutélaire Etienne
Daho puis d’un autre avec l’ex-belle-sœur Chiara Mastroianni,
Coralie Clément parvient à l’impossible : rendre l’interprétation,
seule tâche qui lui incombait au beau milieu de cette collection
de soutiens sonores et d’appuis de célébrités,
fade et convenue – et produire un disque proprement insignifiant.
Un de plus, et rien de plus.
Et au sujet de cette interprétation de bon ton (toute petite voix,
souffle omniprésent, timbre gnangnan), typique de l’air du
temps, nous ne pouvons que corroborer le jugement des journaux féminins.
Coralie Clément, incarne en effet le parfait archétype de
la fille qui a eu un brin d’éducation, qui a des problèmes
de cœur et s’en plaint, qui noue des rapports tendres et faussement
nostalgiques avec l’enfance, très complaisante à son
endroit, reine du caprice (« Tu seras à moi, à moi,
à moi à moi, à moi, à moi »), l’indécise
(« Je veux t’embrasser mais pas encore / Je ne veux pas trop
faire trop d’effort », "L’effet Jokari"),
l’aboulique et qui en est fière, car elle veut donner l’image
de la fragilité. L’anémie interprétative se
veut touchante, juste, au plus près de la psyché d’une
jeune fille moderne. Du coup, elle ne fera pas l’effort pour chanter
correctement ("C’est la vie", "Le Baiser permanent",
"Houlala", "Tu seras à moi"), car on est si
délicate, on use de son petit filet de voix, on veut séduire
sans travail, juste en étant une fille toute simple, faire
la moue, montrer son minois sur la pochette du disque, raconter sa vie
personnelle comme une petite fille vous présente sa collection
de poupées. Malheureusement, cette corde est trop usée,
on finit par en être agacé et Benjamin Biolay ne sait pas,
comme Gainsbourg, transcender les limites de l’interprète.
La partition (paroles, musique et arrangements) qu’il offre à
sa sœur reste aussi irritante et étriquée que les articles
de magazine féminin. C’est sans saveur, terriblement sérieux
et affreusement répétitif.
Le titre de l’album, Toystore, symbolise cette double et
contradictoire volonté d’être pris au sérieux
(référence branchée à la culture anglo-saxonne)
tout en insistant sur le fait qu’on est encore un enfant au-dedans.
Soit, et pour information, on apprendra que le titre vaut pour manifeste
musical pour autant que tous les instruments choisis par le frère
prodigue sont dérivés de jouets d’enfant : pipeau,
tambourin, harmonica, maracas, cornet de poche, sifflet à coulisse,
toy-piano ou batterie pour enfant. Cette contradiction entre sérieux
et puérilité est cultivée pour autant qu’elle
cherche à faire passer la pilule de la médiocrité
sous les mimiques de l’enfant à la voix gracile, tout en
ne faisant aucun effort pour aller chercher le public par l’âme
et avec le talent. Mais ni la langue volontairement relâchée
: « C’est le baiser permanent / [...] / C’est l’allégresse
/ Mais en plus épatant / […] C’est des caresses / Et
des bisous collants / […] / J’n’étais plus bonne
à rien / Maintenant c’est trop bien / […] C’est
super classe / Mais par pour les enfants » ("Le Baiser permanent")
ni la facilité sonore (ballade ennuyeuse au piano avec Daho : «
Je ne sens plus ton amour / J’ai mal aux yeux / J’ai mal aux
yeux de l’amour / […] / Je ne sens plus ton amour / Mon amoureux
/ Suis-je ta roue de secours ? ») ne sauraient nous rendre indulgents.
D'autant que Benjamin Biolay, qui a déjà fait preuve par
ailleurs d'un certain talent, se noie ici dans l'hommage, le déjà-vu,
la redite. Deux chansons en langue étrangère, une en anglais
"Share the day", une en italien (avec Chiara Mastroianni pour
l’actrice invitée sur le disque car on ne peut plus chanter
aujourd’hui sans inviter sa copine à fredonner à ses
côtés), concèdent à l’exercice de genre
(accent frenchy et mêmes langues choisies que Carla Bruni sur son
dernier album). Puis caution pop grâce à la reprise de "La
Reine des Pommes" de Lio, au chant d'une vulgarité inouïe,
chaque fin de phrase semblant comme vomie (« Les catastrophes elle
en a fait une carrrièèèreuh / [...] / Elle s'étonne
d'aller encore terminer sa course dans le décorrre ») et
aux arrangements totalement hors-sujet qui font du pur chef-d'oeuvre de
Lio une sorte d'avatar kusturicien d'une laideur effrayante. Puis le "So
long Babylone" chantonné en référence à
Serge Gainsbourg : « Au vent mauvais / Tout cet amour ne sert à
rien ». Puis surtout le son de plus de la moitié de l'album,
qui paraît tout droit sorti de Moitié ange, moitié
bête, le sublime disque de Valérie Lagrange (1966)...
Et dans ce melting-pot de sons et de références superficielles,
rien qui vienne étonner ou réveiller l’oreille dévastée
par les bruits infantiles à tort et à travers (si l'on veut
savoir ce que l'on peut faire avec une voix de jeune fille et des jouets,
il faut écouter le premier album de Cathy
Claret enregistré avec Pascal Comelade). L’indécision
sonore du compositeur comme celle de l’interprète se révèlent
insupportables à force de nonchalance et – il faut l’appeler
de son nom – de paresse. Car tout dans cet album respire l’à-peu-près
et le recopiage, des rythmes faussement exotiques (ukulélé),
à dominante latine (maracas), aux paroles grossières de
platitude : « C’est la vie cette chienne / Qui fait qu’on
restera nous-mêmes / […] / C’est la vie qu’on
mène / Anxiolytiques et café-crème / […] /
Moi je n’oublie pas nos premiers pas / Je n’oublie pas non
plus le premier clash / Les premiers mots crus et cette paire de claques
/ Sur le clic-clac / Je cours dans les flaques » ("C’est
la vie"). Cette scie quasi proverbiale du « c’est la
vie », devrait faire non seulement accepter le principe de la médiocrité
du quotidien mais qui plus est le prendre pour absolu . « C’est
la vie », c’est comme ça, n’allons pas chercher
plus loin, parce que c’est dans « la paire de claques »
que les couples peuvent se retrouver, dans ce qu’on a tous en commun
: la vulgarité obscène, l’instinct mimétique.
On trouvera sans surprise un morceau sur la fin d’un amour, "On
était bien", avec rappel des clichés des couples attifés
de codes de la consommation (vacances, soirées arrosées
etc.) et de toutes les situations immédiatement identifiables comme
celles de l’histoire d’amour : « On était
bien on était bien / Bain de mer et drap de bain / […] /
On était bien on était bien / Ivres morts ou morts de faim
/ C’était pas rien c’était pas rien / Du soleil
dans tous les recoins / […] / On était bien ensemble / On
quittait pas la chambre ». Le frère donne à la sœur
un prêt-à-porter sonore dans lequel la presse féminine
a bien reconnu son émule : « J’ai beau échouer
/ J’essaie encore / J’ai beau m’ennuyer / Rien ne m’endort
/ J’ai beau m’amuser / Je rie pas fort / J’ai beau sangloter
/ Jamais je pleure / C’est l’effet jokari, mon cher / La balle
n’atteint jamais vraiment les airs ». C’est le chant
imperturbable et complaisant de l’impuissance féminine à
être, à jouir, dont la plus sublime incarnation reste Emma
Bovary, mais que l’interprétation de Coralie Clément
rabougrit en pure victime sans humanité aucune. Car au lieu de
mettre des forces à essayer d’être – tentative
belle parce que désespérée –, au lieu de projeter
une tension dans le personnage velléitaire et indécis que
dessine son frère, la jeune fille se contente de marmonner d’une
voix nonchalante à quel point c’est dur parce que «
la balle te revient dans la figure ». Et puis, quand on interprète,
c’est au moins pour articuler et faire un effort de présence
dans sa voix, sur la ligne du chant. Pour qui et quoi donc Mademoiselle
Clément s’économise-t-elle ?
Une jeune fille qui interprète devrait avoir une once d’orgueil,
une toute petite idée de ce que peut être l’écart,
la drôlerie, la puissance du jeu. Coralie Clément ne fait
pas seulement une offense à nos oreilles, elle humilie toutes les
jeunes filles en donnant raison aux avanies qui les figurent en reines
du caprice, en passives impuissantes, en bavardes insipides et incapables
de la moindre création. On pourrait lui pardonner pour les oreilles,
mais pour le massacre de l’art de l’interprète, ce
sera œil pour œil, dent pour dent.
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