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Quelques amis, un récital Barbara d'Annick Cisaruk, un souper dans
un restaurant ensuite: vous vous apprêtez à passer une soirée
agréable, peut-être même davantage, si chacun joue
bien son rôle. Certes vous savez qu'Annick Cisaruk ne se chauffe
pas de ce bois-là, qu'elle fait de l'art de l'interprétation
bien autre chose qu'un exercice ou un simple divertissement: depuis que
vous l'avez entendue chanter "Il n'aurait fallu" d'Aragon/Ferré,
vous connaissez le "poids d'existence" qu'elle peut donner à
certaines chansons, vous savez son art de les rendre véritablement
cruciales. Mais vous ne placez pas Barbara particulièrement haut,
à cause d'un certain aigle noir qui a trop volé peut-être,
à cause de votre paresse aussi, qui vous donne l'impression que
ses textes, mais surtout ses musiques, sont toujours un peu les mêmes,
bien faits, bien troussés, réussis le plus souvent, touchants
parfois, ou malicieux, tenant en tout cas parfaitement leur rang dans
l'histoire de la chanson française, mais... mais remplis de formules,
de syntagmes figés, de facilités (encore une fois du point
de vue du texte comme de la musique) qui les rendent plus d'une fois prévisibles
et surtout qui empêchent qu'on s'y engage tout à fait, au-delà
du hochement de tête convenu: "Oui, oui, c'est très
bien..."
Et puis lorsque les lumières se rallument dans la petite salle
de l'Espace Kiron, vous n'avez qu'un désir: rentrer vous allonger
sans parler à personne, tant vous avez l'impression d'être
vidé, lessivé, comme après une longue journée
de marche doublée d'un "accident émotif" grave...
Ou comme après avoir vu sur scène le matricide de Médée
ou le patricide d'Oedipe, selon l'antique mécanisme de la catharsis,
qu'une voix et un accordéon seuls auront réussi à
enclencher (et Barbara n'est certes pas Euripide...).
D'abord, c'est la virtuosité vocale qui subjugue: Annick Cisaruk
semble pouvoir faire ce qu'elle veut de son instrument, qui se plie tout
entier à l'expression, sans question, sans appréhension,
sans tension, du chuchotement véritable (c'est-à-dire proche
du silence, mais encore timbré) au chant déployé,
toutes voiles dehors mais parfaitement tenu ("Les hautes mers").
Ensuite (et dans le même temps, c'est justement là le tour
de force), l'art de déclamer d'Annick Cisaruk vous oblige à
écouter vraiment, et comme pour la première fois, ces textes
râbachés ("Göttingen") ou méconnus,
que, chantés par d'autres, l'on n'écoutait que d'une oreille,
entre déférence et indifférence. Les arrangements
de David Venitucci, sans jamais casser gratuitement la petite musique
propre à Barbara, cherchent néanmoins à en éviter
les formules les plus éculées, à éliminer
le vernis de la facilité et de l'habitude pour obliger l'interprète
comme l'auditeur à tendre une oreille neuve - et à ce titre
ces arrangements ne contribuent pas peu à la redécouverte
de textes auxquels Annick Cisaruk donne une épaisseur simplement
inimaginable. Mimosas, dahlias ou bitume parisien, tout est là,
sous nos yeux, tout un monde, ou plutôt le poids même du monde,
le Réel après lequel courent tant de poètes, que
l'on peut enfin toucher, "du bout des lèvres / Du bout du
coeur", presque accessible sur la scène absolument vide. Les
mots irrigués, et le monde présent, sans rien d'autre. Aucun
clin d'oeil, aucune familiarité. Pas un mot entre les chansons
qui se succèdent inexorablement, les quelques titres plus légers
permettant seulement de reprendre sa respiration avant une nouvelle plongée
dans l'apnée des affects.
Qui d'autre a le courage d'aller aussi directement au coeur (des sentiments,
du métier de chanteuse etc) ? Qui d'autre ose narguer le divertissement
obligatoire, la pseudo-légèreté recuite ? Quels autres
interprètes (puisqu'il s'agit bien d'un duo) sont capables d'un
tel ébranlement ? |
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