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Vous entrez dans une petite salle du cabaret Essaïon, cave voûtée
du XIIème siècle, où du monde mange à des
tables, lueurs de bougies et vin très fort, celui des banquets.
Dans ces cas-là, ne surtout pas écouter les propos alentour,
les journées de travail, les invités qui s’échauffent,
qui parlent d’«Annick » sans la connaître et mangent
sans s’arrêter de parler, qui ont déjà un avis
sur tout, y compris le spectacle à venir. Dans ces cas-là,
il faut respirer l’humidité, ne pas penser, attendre. C’est
que vous sentez déjà que cette simplicité-là
est capable du meilleur comme du pire, du sublime comme de l’imposture.
Vin rouge, pain chaud et rires, la France. Et, à vrai dire, c’est
un peu ce que vous pensez de Barbara, dont Annick Cisaruk va revisiter
le répertoire. Barbara l’évidence, et que vous trouvez
bien compliquée, que vous avez toujours sentie comme étrangère,
ou plutôt qui vous a fait sentir que vous étiez étrangère
au patrimoine français. Il est de ces goûts universels qui
vous excluent amèrement. Sur la scène, un accordéon,
joli décor, et vous vous dites que vous avez déjà
vécu cela, que vous avez même connu quelqu’un qui adorait
ces moments et que vous ne saviez pas lui dire ce qui vous gêne,
pourquoi vous vous sentez toujours un peu hors de ce monde à femmes
dont la voix porte, gens du spectacle, gens habitués à boire
du rouge et à manger du saucisson sur une tranche de pain beurrée.
Cependant… talons hauts, pantalon noir fluide, les mains longues,
le regard prêt pour mille métamorphoses, Annick Cisaruk.
Elle commence par "L’Île aux mimosas". Barbara a
disparu, et cela vous met presque à égalité avec
les fanatiques de la voix de "l'Aigle noir", qui ne peuvent
pas chanter ni fredonner, parce qu’Annick Cisaruk surprend à
chaque intonation, et les perd – nous perd. Comme les lestes marcheurs
qui vous supplantent de haut dans la montagne, vous la voyez partie devant
et vous admirez cet envol. David Venitucci prend l’accordéon
et s’élance lui aussi si loin de Barbara, la transformant
: c’est le pantomime rêvé par Diderot, capable de faire
surgir un monde à lui seul, l’homme-instrument. Annick Cisaruk
a raison de dire, par jeu, « qu’il joue, aussi, de l’accordéon
», car ce faisant, il fait bien davantage, dessinant avec Annick
Cisaruk un paysage absolument neuf, loin, très loin du répertoire,
de l'hommage ou du culte.
D’ailleurs, le public qui connaît tout mieux que vous s’est
tu, il regarde une femme à la voix douce dont les accents ne bercent
pas vraiment, parce que la variation en est infinie. Il semble que d’une
chanson à l’autre, d’un souffle au suivant, l’interprète
ne soit pas la même, que son visage comme son regard sont passés
à une autre histoire, sans que vous puissiez dire à quel
moment cela s’est produit. Annick Cisaruk est une virtuose de ce
que les tragédiens appellent la varietas. Pour l’interprète,
le seul moyen de ne pas se redire et se caricaturer, d’alterner
la joie et la peine, de ne pas cabotiner à la comédie, faire
du pathos à la tragédie, le même trémolo,
toujours déjà chanté avant vous : inventer chaque
note, être souple comme un chat à l’équilibre
parfait. C’est la justesse si fragile et forte de "A mourir
pour mourir" : chant pour la mort, chant pour la vie, si incompréhensible
pour celui qui n’a jamais voulu exister au lieu de vivre, qui n’a
jamais pu se regarder vivre pour désirer mourir. A cette chanson
plombée par l’interprétation originale, elle donne
une fraîcheur inespérée.
Annick Cisaruk s’absente, paradoxe de l’interprète,
elle ne donne pas son propre spectacle, elle ne fait pas « du Barbara
» non plus, elle vous offre à voir des mondes. Parfois drôle
et malicieuse, comme dans son interprétation d’"Au Bois
de Saint-Amand" ou de "L’Homme en habit rouge". Surtout
dans "Les Insomnies", où le texte se met à respirer,
mesuré et signifiant à chaque syllabe. Alors qu’elle
rit presque en chantant, Annick Cisaruk donne un poids inouï à
cette chanson, on prend au sérieux ce jeu puissant et grave. Elle
vous offre la jubilation profonde, le partage d’un moment si solitaire,
dans un pur geste de générosité, alors que Barbara,
elle, vous vole souvent les instants, ou les éloigne à coups
d’artifice, si bien que vous ne les comprenez plus qu’à
travers une vitre. Incarnation sans les viscères, pureté
de la voix sans lourdeur du corps, palpitations de la chair sans convulsions…
le chant d’Annick Cisaruk s’envole, se pose tout près
de vous soudain, provoquant la nostalgie des moments qu’on n’a
pas vécus. C’est la présence, dans "Mon Enfance"
ou "Göttingen", ou "Rémusat", et peu de
voix vous obligent à entendre, comprendre, vous souvenir de ce
que vous ne connaissiez pas avant. "C’est parce que je t’aime
/ Que je préfère m’en aller". Qui peut dire cela
en vous le faisant entendre vraiment, sans vous ennuyer, comme la berceuse
dont l’enfant ne se lasse jamais ? Vous ne saviez pas que vous pouviez
vous émouvoir de la simplicité, de ce qui semblait noyé
sous les clichés et le parfum d’adolescence mal digérée
que vous n’aimez pas.
Simple, clair comme le cristal, et pourtant, sous la simplicité
vous pressentez les sinuosités du travail, des essais, de la complexité.
Et vous éprouvez, comme rarement, le paradoxe du comédien.
Légère et grave, la voix d’Annick Cisaruk a les modulations
de l’humanité sans masque qu’on peine à obtenir.
Douloureuse et laborieuse simplicité. Finalement, vous remerciez
Dieu de ne pas savoir chanter, de ne pas connaître Annick Cisaruk,
d’être exclu du monde barbaresque, de ne pas boire de gros
rouge ni aimer le saucisson : vous êtes seul, face au miracle. |
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