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Trois soirs durant, les 17, 18 et 19 octobre 2005, Annick Cisaruk était
sur la scène du cabaret Les Etoiles pour interpréter Barbara:
allait-elle renouveler le miracle de ses récitals Ferré/Aragon/Vian
? L'adéquation entre l'interpète et le répertoire
serait-elle aussi grande ? Une semaine plus tard, Marie- Josée
Vilar chantait elle aussi la "longue dame brune" pour une série
de concerts encore plus intrigants donnés au théâtre
Essaïon: comment celle qui compose des mélodies si intrinsèquement
liées à des mots que seule sa voix semble pouvoir porter,
allait-elle s'en sortir avec l'écriture d'une autre ? Celle qui
nous enchante presque chaque année avec ses propres chansons sur
telle ou telle petite scène parisienne, saurait-elle se faire interprète,
qui plus est de l'univers si caractéristique de Barbara ?
Well… si la première réussit le pari difficile d'innover
en des parages si fréquentés, la seconde ne dépassa
pas le stade du déchiffrage scolaire, ne proposant qu'une sorte
de "carte postale Barbara", ou de florilège bâclé
et rassurant. Car le "Fervent vagabondage" annoncé par
le sous-titre du récital s'avéra plus un déplacement
autoroutier qu'un cheminement dans un sous-bois: nous n'avons eu qu'une
enfilade de "tubes" (pas "l'aigle noir" quand même),
et quant à la ferveur… Si nous ne mettons pas en doute le
désir de Marie-Josée Vilar et même son plaisir à
rendre un hommage sincère à Barbara, rien n'en transparaissait
du côté de la scène: ne déplaçant qu'un
pied, un pas en avant, un pas en arrière, Marie-Josée Vilar
ne parvint pas apporter autre chose qu'une sorte d'ennui à ces
chansons archi-rebattues. Sans compter le niveau sonore du récital,
si haut qu'il obligea certains à se boucher les oreilles (ces fameuses
petites salles parisiennes que l'on loue souvent pour leur courage et
leur indépendance, sont-elles obligées d'utiliser la même
stratégie de l'assourdissement que tel "multiplexe" ou
telle chaîne de télévision ? Ou leur personnel n'a-t-il
déjà plus d'oreille ?).
Si Annick Cisaruk ne put de son côté complètement
ignorer certaines chansons connues, la plupart étaient plus confidentielles,
et son spectacle, tout en lui rendant un hommage, permettait de redécouvrir
Barbara, dans une ambiance et face à un public très différents
de ceux du théâtre Essaïon: plutôt que les fidèles
de Barbara venus écouter religieusement les chansons de leur idole
(et ici le terme de ferveur prend tout sens), la célèbre
et décrépite salle du dixième arrondissement accueillit,
dans une atmosphère de cabaret (bar, tables et fumée de
cigarette de rigueur, bientôt proscrite par la chanteuse elle-même),
des amateurs de l'interprète, prêts à découvrir
ce que la chanteuse leur proposait de nouveau. Et en fait de nouveauté,
ils furent servis: dans un dépaysement total, Annick Cisaruk prit
largement ses distances avec l'image commune de Barbara la "femme-piano"
en choisissant un accompagnement à l'accordéon et, qui plus
est, en confiant l'arrangement des chansons à un musicien aussi
orginal et aussi peu dévôt que David Venitucci. Une idée
simple mais parfaite, à laquelle personne pourtant n'avait songé,
et qui donna une grande liberté à une interprète
dont la voix, véritable joyaux, se fit tour à tour chuchotement
ou emportement sans qu'on ne sente jamais le passage de l'un à
l'autre registre.
Marie-Josée Vilar, elle, préféra le piano d' Eddie
Schaff et, malgré la virtuosité du pianiste, l'ombre lourde
de l'aigle noir pesa sur la chanteuse. La frilosité de l'entreprise,
son respect un peu scolaire, limitèrent étroitement la création…
Heureusement que Marie-Josée Vilar choisit après l'entracte
de revenir avec ses propres compositions: celle qui sait écrire
des chansons à sa mesure et inventer un univers absolument unique,
n'est pas forcémént celle qui sait le mieux choisir quand
il s'agit de pure interprétation.
Parfois les hasards du calendrier sont assassins, ils permettent de rendre
éclatante une vérité cachée: loin d'être
un legs toujours disponible et rassurant, un de ces piliers faciles de
la chanson française, les chansons de Barbara sont, peut-être
à cause de leur fragilité et de leurs faiblesses mêmes,
un piège redoutable.
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