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Ce
disque est un naufrage. Christophe s'est noyé dans la minuscule
flaque de la complaisance. Il s'est perdu dans son reflet, celui-là
même que lui tendent flatteurs et idolâtres depuis plus d'une
dizaine d'années, et c'est aussi à eux que l'on reprochera
un échec si cuisant, et si triste, surtout après la réussite
du précédent album, Comme si la terre penchait.
Première facilité, et premier signe de l'égarement
post-moderne : l'abandon du format de la chanson au profit de celui de
l'instrumental avec texte parlé, qui concerne presque tous les
titres d'un album à la fois exsangue et rempli des pires clichés
de la musique d'ambiance : bruits, voix distordue, notes de piano éparses
(pour le Grand Genre), ou de guitare (pour le Rock), ou de trompette (pour
le Jazz), effets d'écho, nappes de synthétiseurs "planants"...
rien ne nous est épargné, pas même le grésillement
d'un vinyle. Parfois une sorte de refrain chanté se greffe sur
la chose, et le morceau devient complètement indigeste, comme le
"Wo wo wo wo" d'ouverture (récitation outrée d'Isabelle
Adjani sur fond de synthétiseurs 80's et de programmations 90's...)
ou "It Must be a sign", qui, après un prélude
en lambeaux (récitants : Denise Colomb (1) et Christophe), se développe
en une sorte de ronde avec choeur d'enfants (?), elle aussi particulièrement
datée - et lourde. Car le paradoxe tragique de cette musique, c'est
que, loin du fier minimalisme ou de la joyeuse profusion, elle est en
même temps vacuité et trop-plein, néant et prolifération,
comme le montre "Odore di femina", l'archétype même
de cette musique molle : puisqu'il n'y a rien, il faut remplir,
et ce n'est pas une mais trois ou quatre ambiances qui sont mises à
contribution (andalouse, jazz, électronique...) dans une sorte
de syncrétisme world qu'on croyait mort. En fait de Mozart
(la formule du titre est empruntée à Don Giovanni),
c'est plutôt à l'atroce Mozart l'Egyptien de Hughes
de Courson que l'on a affaire...
Les conséquences de ce parti pris musical sur l'écoute des
textes sont elles aussi paradoxales : on pouvait croire que le choix du
parlé mettrait le texte en valeur, mais c'est le plus souvent l'inverse
qui arrive, non seulement à cause des multiples triturations dont
la voix est l'objet, mais surtout à cause de l'effet de torpeur
propre à la musique d'ambiance qui crée une sorte de halo
où les mots s'abîment, pas plus nécessaires qu'un
bruit de scie ou un cliquetis... Ainsi les beaux textes de Marie Möör
("Odore di femina" et "Wo wo wo wo") paraissent presque
anodins (le second en outre a été tronqué) et il
faut lire le livret pour en comprendre la grâce ("Pointe et
plainte de volupté / Dans la symphonie / Que joue le vent / Pour
nous / Parc Rimbaud, un dimanche de septembre"). Pareil pour les
textes de Christophe et de ses autres paroliers (mais ce n'est pas le
terme adéquat, on l'aura compris), ce qui est moins grave puisque
- et c'est là le second travers fondamental de l'album - ils sacrifient
dans l'ensemble au mythe Christophe, le comble de la complaisance étant
atteint par l'embarrassant "Magda" ("Dans une allée
de l'hôtel Costes / elle marche à Paris. Toujours / Elle
fait... / Des aller-retours / A la purée de pomme d'amour / Rouge
75 Paris / Parigi violet [...] Tu vas quand même pas demander /
La permission à ta mère / Pour te tirer en beauté
/ Avec moi / Magda / I put a spell on you / Shake / Magda / Gone rock'n
roll / Rock'n roller. Yeh babe / Shakos love acc... / Je suis si triste
/ Chaque fois que je vous quitte / Magda, Magda...") et par l'ahurissant
"Interview de..." ("L'obscurité est la lumière
des fous / J'fais, j'fais comment... / C'est difficile de garder l'équilibre
/ C'est très difficile, en même temps... / C'est pas si difficile
que ça, en même temps"). Les lieux communs (tout court
ou christophiens) ne sont pas toujours aussi boursouflés
heureusement, et Christophe est encore capable de traits simples, justes,
touchants, sinon de fulgurances ("Parle-moi de lui", écrit
avec Florian Zeller, ou "T'aimer fol'ment", écrit avec
Angela Greco et Lydia Wolf). Mais les figures imposées du dandy
rock moderne ont comme paralysé sa plume, et figé son
univers : "Joueur pro-menteur / Hors class, hors paire / Avec mon
coeur qui play / Je n'fais pas de détours / Pour arracher le coup
/ Je relance je buffle / Je joue cash / Et je prends tout / Mais c'est
tout / C'est tout l'un / Tout l'autre / J'suis à bout / J'suis
à bas / J'suis à bou-ba yéyé / A chacun sa
dimension / Yeah - oh babe", "Tandis que", écrit
avec Marie-Pierre Chevalier)... Argot, anglais, quelques formules puissantes
glissées au milieu, et bien sûr Berlin : "Panorama /
Ombre de vie / C'est Berlin, la nuit / D'un revers du regard / Fardé
de métal / Et frôler le hasard". La structure même
de cette chanson ("Panorama de Berlin", écrit avec Angela
Greco et Lydia Wolf) fait d'ailleurs penser à "Chambre 1050"
d'Ingrid Caven (les paliers remplaçant ici les chaînes de
télévision), mais n'est pas Ingrid Caven qui veut, et manque
à Christophe (outre la musique et les textes) l'art de la distanciation,
ou plus simplement de la bonne distance - une fois pourtant sur cet album,
il semble l'avoir trouvée : "Tonight tonight" est non
seulement l'une des rares chansons de l'album, avec couplets, refrain
et chant, mais c'est surtout le seul titre où Christophe parvienne
à mêler ses différents tropismes (de la variété
au rock, des mots dérisoires aux phrases lourdes de sens, des hit-
parades à l'artiste maudit...), c'est-à-dire à rester
sur la brèche, entre sourire amusé sur son personnage ("Tonight,
tonight, tonight, tonight / Cravate satin gris clair / Tonight, tonight,
tonight, tonight / Non je ne marie pas mon frère") et regard
dans le vide ("Tonight, tonight, tonight, tonight / Déjà
le petit matin / Tonight, tonight, tonight, tonight / Encore une nuit
de moins").
On dit que Christophe est hors-norme. "Tonight tonight" le prouve
avec une élégance extraordinaire. Mais les douze autres
chansons montrent à l'inverse qu'il est en train de devenir sa
propre norme, et sa propre caricature.
(1) Merveille de l'entendre prononcer le nom de Colette Thomas, comédienne
amie et première femme de Henri Thomas.
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