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"You
can’t judge a book by its cover", paraît-il, ni d'un
disque par sa pochette… Néanmoins, n’en déplaise
au bon sens populaire, celle de 5:55, l'album de Charlotte Gainsbourg,
mérite une seconde de réflexion, puisqu'elle semble donner
le la : une photo sombre, sur laquelle on distingue à peine les
traits de Mademoiselle Gainsbourg, des tons grisâtres qui annoncent
la couleur… Car si couleur il y a, ce ne peut être que le
gris, et pas n’importe lequel, celui de la nuit, le gris des petits
matins, la grise mine des insomnies, la grisaille d’un mauvais sommeil…
Charlotte Gainsbourg décide de décliner le thème
de la nuit, selon un parcours qui va de l’insomnie initiale chantée
sur le premier titre de l’album ("5:55"), à la
délivrance du jour avec la dernière chanson ("Morning
song"), en passant par l’interlude nocturne intitulé
justement "Night-time intermission". "To get to the morning,
you have to get throught the night" murmure Charlotte Gainsbourg
à la toute fin du disque, pour ceux qui n'auraient pas compris
la thématique d'un album qui voudrait conduire l'auditeur
à la fin de la nuit, mais qui parvient surtout à le plonger
dans une nuit qui n’en finit pas…
La première qualité de 5:55 réside dans
les arrangements, très beaux, qui flirtent parfois avec l'idée
du "grandiose". Les meilleurs morceaux, notamment "Everything
I cannot see", "The songs that we sing", "AF607105",
sortes de mises en scène sonores, sont portés par un souffle
de grande ampleur qui n’est pas sans rappeler certains titres de
Pulp. Mais si Jarvis Cocker a participé à l’écriture
de chacune des onze chansons du disque, à l’exception du
très (trop ?) versaillais "Tel que tu es", 5:55 porte
avant tout et surtout la signature du duo français Air. Nicolas
Godin et Jean-Benoît Dunckel ont appliqué ici ce qui a fait
leur succès ailleurs : une musique suffisamment passe-partout pour
tirer profit d’un consensus, et pas assez radicale pour être
aimée vraiment ou détestée. Comme sur leurs précédents
disques (Virgin Suicide notamment), le piano est un fil d’Ariane,
parfois convaincant (il accompagne la voix, l’assiste, la soutient,
sans jamais s’imposer), parfois un peu facile, comme une trouvaille,
un truc d’apprenti chimiste destiné à donner du relief
à des compositions qui en manquent ("Beauty Mark", "Jamais").
D'autant que la très belle voix de Mademoiselle Gainsbourg, sans
doute mise en valeur par l’anglais plus que par le français,
ne parvient pas toujours à se détacher de ce fond sonore
dont l'aspect magistral apparaît dès lors incroyablement
vain. Tout se passe comme si cette insomnie, ce parcours nocturne, ce
gris omniprésent engluaient le chant, voire la jeune femme tout
entière, comme paralysée par une torpeur désagréable.
Dans l’une des dizaines d’interviews que Charlotte Gainsbourg
a données à la presse, elle répète d'ailleurs
que le retour à la chanson lui a été difficile, lourd,
douloureux, qu’elle a dû affronter le poids de l’héritage
et le poids des fantasmes pop etc. Peut-être est-ce cette même
lourdeur qui se fait sentir à l’écoute de 5:55.
Peut-être s’agit-il finalement d’un manque de plaisir.
Pour paraphraser Bertrand Burgalat (1), il semble que quelqu’un
ait pointé un revolver sur la jeune femme la forçant à
chanter, sans lui laisser aucune échappatoire.
La seule pause, la seule coupure, la seule respiration provient de l’interlude,
qui casse le rythme et interrompt cette longue descente vers le sérieux
et la lourdeur, voire le soporifique. "Night-time intermission",
la bien nommée, est une parenthèse volée dans la
nuit, un curieux moment où la chanteuse récupère
son identité d’actrice, se débarrasse du poids de
la chanteuse. Pendant ces 2 minutes et 44 secondes, au milieu de rires,
de dialogues venus de nulle part, ou peut-être d’une histoire
inventée (rêvée ?), la voix de Charlotte Gainsbourg
s’accommode des bruits, d’un désordre proprement organisé,
sans plus se soucier de porter la chanson, loin de la douleur de "faire
de la musique", proche d'une scène de film, noir, of course.
Malgré ce moment de cinéma, malgré un brin d’humour
glané çà et là ("I saw a little girl
/ I stopped and smiled at her / She screamed and ran away"), le disque
se termine sans laisser grand' chose. Malgré (ou à cause
?) de l'accumulation de cette "coolness" dont Jarvis Corker
s'était un peu méfié avant d'accepter de participer
au disque ("J'étais conscient du danger d'un disque un peu
trop tape-à-l'œil, avec une chanteuse et actrice "cool"
issue d'une dynastie d'artistes "cool", un producteur "cool",
des musiciens "cool" et un auteur "cool"", Les
Inrockuptibles, 14-20 novembre 2006), malgré mille écoutes,
il ne se passe rien, toujours rien, sauf éventuellement l’envie
d’aller dormir. Car si la nuit tous les chats sont gris, sur 5:55
toutes les chansons ont la triste tendance à prendre un goût
pâteux, le goût des mauvaises nuits. Nicolas Godin peut bien
sûr parler d’"un gang de spécialistes, où
tout le monde se devait de donner le meilleur de soi, comme une équipe
de cambrioleurs réunis pour le casse du siècle", mais
jamais un "casse" n’a fait montre de si peu d’entrain,
de relief, en un mot, de si peu de liberté. Burgalat le juge "fade",
et il a probablement raison. Peut-être serait-il temps de juger
un disque sur sa pochette ?
PS
: Quant aux insomniaques, public idéal de l’album selon Philippe
Manœuvre, ils feraient mieux de réécouter la chanson
de Barbara, "Les insomnies", si possible chantée par
Annick Cisaruk, qui sait doser la force, l’humour et la légèreté.
(1)
Punk Press Club (http://www.dailymotion.com/video/xlbwd_le-punk-press-club)
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