Chansons des jours avec et chansons des jours sans    
 

Comédie-Française, Studio-Théâtre (Paris), du 23 septembre au 31 octobre 2010

Récitals
  Julie Sicard, Marie-Sophie Ferdane, Christian Hecq, Serge Bagdassarian, Félicien Juttner, Florence Vialla, Loïc Corbery accompagnés de Pascal Sangla (piano), Frédéric Dessus (Violon), Jean-Claude Laudat (accordéon) et Anne Causse (violoncelle). Direction artistique : Philippe Meyer
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Une guirlande d'ampoules multicolores, une estrade, quelques micros et quatre musiciens en arc de cercle : autant dire rien qui fasse théâtre, aucun "véritable" décor, si ce n'est celui du tour de chant qui s'offre dans toute sa nudité. La musique, la chanson, la très lointaine image d'un chapiteau de bal, et basta così. D'ailleurs pas de texte de liaison entre les chansons, pas d'argument, pas d'intermède mimé... Bref, c'est la Comédie-Française, le temple du Théâtre, mais sans le théâtre et au service exclusif de la chanson. Cela peut sembler un peu déplacé (pourquoi ce concert au sein de cette institution ?), mais ce refus du détour théâtral, et surtout cette frontalité, sont les bienvenues après nombre d'expériences hybrides complètement indigestes. Donner à entendre les chansons, rien que les chansons, les mettre au centre de la scène et du spectacle : vaste et très noble ambition de Philippe Meyer, dont on comprend cependant très vite la démesure...
Car que reste-t-il aux sept sociétaires et pensionnaires de la troupe de la Comédie-Française quand on leur a retiré l'appui de l'action, la beauté du texte dramatique et la séduction du décor ? Et que se passe-t-il lorsqu'un corps et une voix peu habitués à cette chose minuscule et bizarre qu'est une chanson, se retrouvent à nu sur une petite estrade avec la lourde tâche de la faire passer ? Parfois certes la rencontre miraculeuse, l'évidence, parfois encore la belle maladresse ou la touchante hésitation. Mais le plus souvent, et hélas en l'occurrence, rien. Faute d'affinités profondes, de travail, d'amour, de fréquentation, de temps, de décantation, d'échecs, de recherches... enfin faute de je ne sais quoi, rien ne se passe et rien ne passe. "Le Doux Caboulot", la sublime valse lente et ataraxique de Carco et Larmanjat ? Un chromo lisse à la nostalgie mesquine. "Je ne suis pas ce que l'on pense", la malicieuse réflexion sur l'apparence et la pose qu'Yvonne Printemps sublima en 1937 au théâtre des Bouffes-Parisiens ? Dans la bouche de Julie Sicard, sans aucun chien, sans jeu, sans jeu dans le jeu, sans sourire complice, un texte un peu laborieux sur une musique séduisante. Et que dire de l'"Adieu Paris" interprété par Loïc Corbery, gonflé d'effets, de traits grossiers, de tout un théâtre ultra codé, mais dépourvu de souffle véritable et — surtout — d'esprit ? Le pire cependant est le contresens qui fait de "En douce", le chef-d'oeuvre étreignant de Jacques-Charles, Willemetz et Yvain, magnifiquement interprété jadis par Mistinguett (1922) et naguère par Marie Möör (1992), un détestable numéro pseudo comique. "J'ai fait ça en douce / Et j'ai connu sur le gazon / La grande secousse / Et le fameux petit frisson / Et lorsque j'ai chaviré / J'ai rien dit, rien soupiré / Mais j'ai caché ma frimousse / Afin de pleurer / En douce..." : faut-il que Julie Sicard et les musiciens (car tous semblent d'accord pour faire de la chanson une petite chose drôle et légère) ne sachent ni lire ni écouter une chanson pour plaquer un sourire facile et figé sur un texte pareil !
Heureusement tout n'est pas aussi terne ou hors sujet dans ce "cabaret" : Florence Viala par exemple, arrive à trouver le ton juste pour un "Veuve de guerre" joliment ambivalent ; Félicien Juttner rend justice (sans brio, mais peu importe) au merveilleux "Fils père" de Georgius (musique de Pierre Chagnon) ; le numéro d'ensemble qui sert d'introduction et de conclusion au spectacle, le célèbre "Méli-mélo" de l'abbé Bovet, met en valeur la belle cohésion de la troupe, sa souplesse, sa précision... Surtout Marie-Sophie Ferdane réussit l'impossible en nous offrant une interprétation de "La Chabraque" bouleversante, d'une fragilité, d'une fraîcheur désolée, certes très éloignée du sublime tragique de la version de Zizi Jeanmaire, mais non moins admirable.
Cependant si l'on excepte ces quelques moments, pas d'émotion, pas de finesse, pas d'épaisseur... et l'on compte les minutes en s'interrogeant silencieusement : qui peut le plus (Racine), peut-il toujours le moins (Trenet) ? Faut-il réellement offrir sa vie à la chanson pour espérer pouvoir lui rendre justice ? Et d'abord demande-t-on à un boulanger de s'improviser chirurgien, et vice versa ? Mais dès lors quid de Bardot ou de Jeanne Moreau, dont la moindre note peut pulvériser une vie entière de travail et d'efforts chansonnesques (au hasard : Isabelle Aubret) ? Heureusement les lumières se rallument et interrompent ces ratiocinations. On applaudit mollement ces sept comédiens qui semblent avoir pris grand plaisir à faire les chanteurs. Dommage, pour le nôtre, qu'ils aient été paradoxalement à la fois trop amateurs et pas assez.

   
 

   
 

Jérôme Reybaud, octobre 2010

   
 

   
 

   
 

 

 

Méli-mélo (J. Bovet)
En douce (A. Willemetz / Jacques-Charles / M. Yvain)
Fermé jusqu'à lundi (Mireille / J. Nohain)
Le Vélo (J. Moiziard / H. Martin)
Le Fils père (Georgius / P. Chagnon)
Fille d'ouvriers (J. Jouy / G. Goublier)
Pour acheter l'entrecôte (M. Zimmermann / R. Goupil)
Le Doux caboulot (F. Carco / J. Larmanjat)
Tout est au duc (C. Trenet)
Je ne suis pas ce que l'on pense (L. Marchand / A. Willemetz)

Il m'a vue nue (F .Pearly / P. Chagnon)
Chanson pour les enfants de l'hiver (J. Prévert / J. Kosma)
La Chabraque (M. Aymé / G. Béart)
Dollar (J. VIllard)
Veuve de guerre (M. Cuvelier)
Tous les boeufs (F. Pearly)
A
dieu Paris (Sander / L. Boyer)
Et v'la pourquoi (S. Guitry / A. Brochard)
Tant de sueur humaine (R. Queneau / G. Béart)
Méli-mélo (J. Bovet)