La
grandeur d'une chanson se mesure à la mystérieuse
symbiose d'un texte et d'une musique, dont la somme dépasse
très largement l'addition des parties. S'il fallait une nouvelle
preuve de cette vérité - de ce truisme -, l'histoire
du "Chaland qui passe" la fournirait très volontiers.
"Le chaland qui passe" est en effet l'adaptation d'une
chanson intitulée "Parlami d'amore, Mariù",
écrite par le compositeur napolitain Cesare Andrea Bixio
et l'auteur Ennio Neri, pour le film de Mario Camerini, Gli
Uomini, che mascalzoni ! (1932), dans lequel elle est interprétée
par Vittorio de Sica dans un style napolitain typique (malgré
un certain manque d'assurance) : notes tenues, retards, tonalité
larmoyante, et coda en voix de tête... tout un arsenal stylistique,
tout un art de l'emphase au service d'un texte lui aussi passablement
stéréotypé :
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Come
sei bella, più bella
stasera, Mariù :
splende un sorriso di stella
negli occhi tuoi blù !
Anche se avverso il destino
domani sarà,
oggi ti sono vicino,
perchè sospirar ? ... Non pensar ! ...
Parlami d'amore, Mariù :
tutta la mia vita sei tu !
Gli occhi tuoi belli brillano
fiamme di sogno scintillano !
Dimmi che illusione non è ;
dimmi che sei tutta per me !
Qui sul tuo cuor, non soffro più :
parlami d'amore, Mariù.
So che una bella e maliarda
sirena sei tu ;
so che si perde, chi guarda
quegli occhi tuoi blù !
Ma che m'importa se il mondo
si burla di me ?
Meglio nel gorgo profondo
ma sempre con te ! ... Si, con te ! ...
|
|
Comme
tu es belle, encore plus belle
ce soir, Mariù [diminutif de Mariuccia] :
un sourire d'étoile resplendit
dans tes yeux bleus !
Même si demain le destin
devient un adversaire,
aujourd'hui je suis à tes côtés,
pourquoi ce soupir ? ... N'y pense pas !
Parle-moi d'amour, Mariù :
tu es toute ma vie !
Tes beaux yeux brillent,
flammes de rêves qui scintillent !
Dis-moi que ce n'est pas une illusion ;
dis-moi que tu es toute à moi !
Quand je suis là sur ton coeur, je ne souffre plus :
parle-moi d'amour, Mariù.
Je sais, tu es une belle sirène
ensorceleuse ;
je sais que l'on se perd en regardant
tes yeux bleus !
Que m'importe si le monde
se moque de moi ?
Mieux vaut être dans un gouffre profond
mais toujours avec toi ! ... Oui, avec toi ! ... |
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Bruno (Vittorio de Sica) observant Mariù dans
Gli Uomini, che mascalzoni ! de Mario Camerini (1932) |
(Traduction
de France de Mougy pour Lalalala)
|
Néanmoins
la musique est jolie, et la valse lente composée par Cesare
Andrea Bixio permettra à cette romance de devenir un pilier
du répertoire de la chanson italienne, chanté aussi
bien par des ténors populaires (Carlo Buti, Tino Rossi en
1934 etc) que par des ténors tout court (Giuseppe di Stefano
en 1958, Fritz Wunderlich la même année, Luciano Pavarotti
en 1990 etc). Et parallèlement à son destin de classique
italien sirupeux (dont le "sommet" est l'interprétation
des "Trois ténors" en 1998), au côté
d'autres chansons composées par Bixio d'ailleurs ("Vivere",
"Mamma"...), "Parlami d'amore, Mariù"
entame presque immédiatement une carrière de standard
international grâce à des adaptations en langue anglaise
("Tell me that you love me", adaptation d'Albert Stillman
en 1933, interprétée entre autres par Lily Pons dans
les années 40), espagnole ("Hablame de amores Mariu",
adaptation de Louis Raymond, notamment chantée par Mercedes
Simone en 1936), et française, dès 1933 (1), sous
la plume d'André de Badet, qui intitule la chanson "Le
chaland qui passe".Cependant,
comme on peut le constater à la simple lecture du titre de
ces adaptations, André de Badet, à la différence
de ses collègues anglais et espagnols, n'a pas suivi les
paroles originales : s'inspirant seulement du "Non pensar !"
du premier couplet d'Ennio Neri, il écrit un texte complètement
nouveau qui transcende la valse de Bixio et fait d'une scie sangloteuse,
un magnifique éloge de l'instant, tout en transformant un
parangon de la romance italienne en un chef d'oeuvre de la chanson
française...
La
partition (petit format) des Editions Musicales Bourcier comporte
deux versions très différentes du texte de Badet
: l'une, la plus fréquemment interprétée,
se trouve sous les portées (c'est d'ailleurs celle
que l'on peut lire dans "l'édition spéciale
pour la rue" en" dépôt exclusif"
chez Batifol); l'autre, intitulée "Version Lys
Gauty" est placée en page 3, face au texte original
italien de Neri (voir la
partition). Cette dernière version est effectivement
celle que Lys Gauty a enregistrée le 14 juin 1933 pour
les disques Columbia, à une variante près, au
deuxième vers du premier couplet, que Lys Gauty chante
comme suit :
"Seule, au passage, une auberge cligne ses yeux pers". |
|
| Version
1 (dite "Version Lys Gauty")
La
nuit s'est faite, la berge s'estompe et se perd...
Un bal musette, une auberge ouvre leurs yeux pers.
Le chaland glisse, sans trêve sur l'eau de satin,
Où s'en va-t-il ? Vers quel rêve ? Vers quel
incertain du destin ?
Ne pensons à rien... Le courant
Fait de nous toujours des errants ;
Sur mon chaland, sautant d'un quai,
L'Amour peut-être s'est embarqué...
Aimons-nous ce soir sans songer
A ce que demain peut changer,
Au fil de l'eau point de serments :
Ce n'est que sur terre qu'on ment !
Ta bouche est triste et j'évoque ces fruits mal mûris
Loin d'un soleil qui provoque leurs chauds coloris,
Mais sous ma lèvre enfiévrée par l'onde
et le vent,
Je veux la voir empourprée comme au jour levant les
auvents...
|
Partition
(petit format) éditée par les
Editions Musicales Bourcier |
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Version 2
La nuit s'est faite, la berge s'estompe et s'endort,
Seule au passage une auberge cligne ses yeux d'or ;
Le chaland glisse et j'emporte, d'un geste vainqueur,
Ton jeune corps qui m'apporte l'inconnu moqueur de son coeur...
Ne pensons à rien, le courant
Fait de nous, toujours, des errants ;
Sur mon chaland, sautant d'un quai,
L'Amour peut-être s'est embarqué,
Aimons-nous, ce soir, sans songer
A ce que demain peut changer :
Au fil de l'eau point de serments,
Ce n'est que sur terre qu'on ment !
Pourquoi chercher à connaître quel fut ton
passé ?
Je n'ouvre point de fenêtres sur les coeurs blessés.
Garde pour toi ton histoire, véridique ou non,
Je n'ai pas besoin d'y croire, le meilleur chaînon,
c'est ton nom...
|
"Edition
spéciale pour la rue" |
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D'abord Badet inverse la polarité de la chanson : elle était
une (énième) supplique amoureuse, teintée d'une
légère inquiétude sur ce que le destin peut
réserver aux amants - elle devient une réflexion mélancolique
sur le temps qui passe, l'instabilité de toute chose et la
nécessité de jouir de l'instant, en particulier de
l'amour, lequel passe donc à l'arrière-plan, ce qui
permet d'ailleurs à Badet de se libérer des formules
toutes faites et des clichés qui alourdissent terriblement
le texte de Neri ("Tu es toute ma vie / Tes beaux yeux brillent"...).
Parallèlement, Badet introduit le thème fluvial, ce
qui lui permet d'une part de planter un véritable décor
(ce dont le texte italien était cruellement dépourvu),
et d'autre part d'enrichir le nouveau sujet de la chanson d'un réseau
métaphorique à la fois simple et riche. Car le chaland
et son fleuve, comme le quai et son auberge, s'ils représentent
indubitablement des traits d'époque qui permettent à
la chanson de s'inscrire dans une ambiance, un imaginaire précis
(des Impressionnistes à Yvette Guilbert, pour le dire grossièrement),
constituent surtout la meilleure image que la poésie ait
jamais trouvée pour dire l'Inconstance, l'Instabilité,
la Mobilité, la perpétuelle Transformation de la matière,
des êtres et des sentiments : l'eau est ce qui bouge, fuit,
avance, s'échappe, et quand on a compris sa leçon,
inutile de "penser à demain" ou de "faire
des serments" - seule la jouissance de l'instant est possible,
éventuellement, loin de l'illusion (du "mensonge")
de la stabilité et de l'engagement. Du coup la peine mièvre
de l'amoureux quémandeur se transforme en une mélancolie
métaphysique bien plus touchante, et typiquement française.
Sans vouloir accabler de références le très
éclectique (et assez mystérieux) Badet (auteur de
contes, de pièces, d'opuscules divers, sur l'amour ou sur
la poétesse uruguayenne Delmira Agustini, de chansons pour
Joséphine Baker, Maurice Chevalier ou Tino Rossi, mais aussi
traducteur du livret de Rake's progress de Stravinski,
grand amateur des Ballets Russes...), disons que son adaptation,
ou plutôt sa création, trouve tout naturellement sa
place dans une certaine tradition française, laquelle, cela
lui a été suffisamment reproché, notamment
par Rousseau, prétend faire de la philosophie même
en parlant d'amour...
Cependant, pour achever le passage de l'émotion italienne
à la réflexion française, en un écho
léger et lointain de la Querelle des Bouffons, il fallait
non seulement un nouveau sujet, un nouveau texte, mais aussi une
autre façon de chanter, ou plutôt d'envisager et de
faire sonner les mots - bref tout un art français que Lys
Gauty, qui créa "Le chaland qui passe" le 20 janvier
1933 sur la scène de l'Empire à Paris, avant d'en
enregistrer deux versions différentes en février puis
en novembre de la même année pour les disques Columbia
(2), possédait parfaitement, bien sûr. Bien que son
chant ne soit pas dénué d'une certaine jouissance,
sinon virtuosité vocale (legato, notes tenues...), Lys Gauty
d'abord énonce, dit, déclame, quand un Vittorio de
Sica ou un Pavarotti enveloppent, décorent, recouvrent les
pauvres mots d'un glacis - pour ne pas dire d'un vernis - vocal
uniforme. Elle parvient même à faire sonner le maladroit
(car trop ambitieux) second couplet, sorte de pastiche baudelairien
qui n'est certes pas ce que Badet a écrit de mieux, avant
de conclure par un merveilleux "Tralalalala", où
le charme mélodique de la composition de Bixio, la profondeur
du texte de Badet et l'éloquence de la déclamation
de Gauty semblent s'entremêler et se fondre en un tout qui
est à la fois d'une beauté formelle remarquable, d'une
grande pureté et d'une puissance de suggestion stupéfiante
[écouter
la version de Lys Gauty].
|
Affiche
du film de Jean Vigo par Henri Cerutti (1934) |
Le succès populaire de la chanson est si grand qu'en avril
1934 les distributeurs du film de Jean Vigo, L'Atalante,
croient nécessaire, pour augmenter les chances commerciales
d'une oeuvre qu'ils n'apprécient guère, non seulement
d'ajouter à la partition originale de Maurice Jaubert de
nombreuses (et assez lourdes) variations sur le thème de
Bixio (3), mais en outre de rebaptiser le film avec le titre de
la chanson (4)... La manoeuvre, grossière et préjudiciable
au film, en particulier à la magnifique scène montrant
Juliette en train d'écouter le "Chant des mariniers"
au "Palace Chansons", atteste cependant la facilité
et la rapidité avec lesquelles la chanson de Badet s'est
inscrite dans un répertoire, un imaginaire, une terre. Entre
Michel Simon, Jean Vigo et son Atalante d'une part, et Lys Gauty,
ses berges et son "eau de satin" de l'autre, l'écart
est à la fois immense et réduit : les poétiques
et les styles diffèrent, mais les thèmes, le substrat
- et les brumes - se ressemblent. D'ailleurs, la puissance de la
langue, ou plutôt la force de l'alliage d'une musique et d'une
langue est telle qu'il semble qu'il y ait plus de distance entre
"Parlami d'amore, Mariù" et "Le chaland qui
passe", qu'entre "Le chaland qui passe" et L'Atalante...
Ce que confirme l'écoute des deux versions de l'air de Bixio
par le même interprète, Tino Rossi, qui enregistre
le texte de Neri et celui de Badet la même année, en
1934 (5). En italien, Tino Rossi est un tenorino presque absent,
qui use des codes du chant larmoyant avec une application distante
particulièrement insipide. En français, c'est... autre
chose, pas tout à fait la Seine de Gauty, certes - mais plus
du tout l'Italie, grâce notamment aux arrangements et à
l'orchestre de Marcel Cariven (magnifique motif d'introduction,
en particulier), à la pureté retrouvée du chant
de Tino Rossi, qui chante aussi droit qu'il le peut, mais aussi
grâce au surgissement d'une voix de mezzo-soprano en contre-chant
sur le dernier refrain, qui achève de faire de cette version
une des plus étonnantes, et des plus belles, parmi les très
nombreuses qui sont publiées en disques 78 tours entre 1933
et 1934.
Car
sans compter les versions entièrement instrumentales (comme
celles de l'orchestre Monfred ou de Jack Payne) ou partiellement
chantées (par exemple Mariano et son orchestre musette, "avec
refrain chanté"), on dénombre dans les années
30 plus de vingt-cinq enregistrements de la valse lente de Bixio
et Badet, qui établissent, pour les décennies suivantes,
les différents types d'interprétation du "Chaland
qui passe". Il y a d'abord les égarés de grande
ou de petite renommée qui n'apportent pas beaucoup à
un titre il est vrai marqué par le génie de sa créatrice
Lys Gauty, comme Marcel's, anodin en l'occurrence, ou Berthe Delny,
d'un classicisme appréciable mais assez vain, ou encore une
Dora Stroëva comme renfrognée, mécontente que
"Le chaland qui passe" mette en valeur ses limites vocales
sans lui donner l'occasion de libérer son mystère
(et ne parlons pas de la comédienne Suzanne Delmas, peu assurée
et d'un prosaïsme de bastringue). Il y a ensuite les chanteurs
de charme qui s'empressent de rendre à la mélodie
de Bixio et au texte de Neri tout le sucre que Badet et Gauty étaient
parvenus à en extirper, le meilleur (ou le pire) exemple
étant, non pas Tino Rossi, magnifique et hors concours comme
nous l'avons vu, mais Jean Lumière, lequel donne en 1933
une interprétation qui vide la chanson de sa substance, le
discours inquiet sur l'instabilité et la joie de l'amour
éphémère étant noyés par des
alanguissement inopinés, des tenues de notes complaisantes
et caricaturales ("Au fil de l'eau point deeeeeeeeeeeeeeeeeeeee
serment"), et une absence totale de relief... (6) Il y a enfin
quelques rares francs-tireurs qui parviennent à rendre justice
à une chanson faussement facile, tout en utilisant des moyens
originaux : Odette Barancey par exemple, la plus simple, la plus
directe, l'une des plus rapides aussi, et dont le chant, dénué
du moindre effet (pas un seul mot n'est accentué) comme du
moindre tic, s'allie paradoxalement très bien à un
arrangement orchestral fin, riche et d'une grande force expressive
(les vents, en particulier) [écouter
la version d'Odette Barancey] ; ou encore les "duettistes
internationaux" Richard et Carry, qui, outre de très
beaux et purs soupirs de longueur progressive ajoutés à
la fin de chaque vers du second couplet ("... ton passé
ah ah / ... coeurs blessés ah ah ah / ... véridique
ou non ah ah ah ah"), jouent avec les tempi d'une manière
à la fois souple et magistrale, créant des contrastes
saisissants qui illuminent les phrases de Badet ("Aimons-nous
ce soir sans songer [rapide, presque précipité] /
A ce que demain peut changer [beaucoup plus lent]") [écouter
la version de Richard et Carry] ; ou madame Caro Martel, sans
doute la plus touchante, qui construit, après une introduction
instrumentale d'une grande expressivité, une progression
dramatique extraordinaire en différenciant les premiers couplets
et refrains des seconds. Ainsi, outre quelques retards qu'elle distribue
différemment et dont elle varie finement l'intensité
(en particulier sur "point de serment"), son dernier "L'amour
peut-être s'est embarqué", presque murmuré
(c'est-à-dire toujours sonore et coloré, pas comme
ces trop fréquents murmures pris au pied de la lettre, et
donc totalement détimbrés) est l'un des plus beaux
de la discographie, en ce qu'il mêle parfaitement en une joie
triste, l'espérance au doute [écouter
la version de Caro Martel].
|
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Odette
Barancey dans Faubourg
Montmartre de Raymond Bernard (1931) |
Après cette première vague d'interprétations,
et après une courte période de relatif désintérêt,
mais non pas d'oubli comme le prouve entre autres "Le chaland
qui reste" (musique de Joseph Hajos, paroles de Gaston Groëner
et André de Badet), le laborieux et triste pastiche inversé
(comme le titre l'indique, il s'agit maintenant de faire l'éloge
de la stabilité) que Lys Gauty enregistre pour Polydor en
1937 (7), la chanson passe du statut de succès populaire
à celui de succès d'époque, devenant un passage
obligé de toutes les anthologies, de tous les florilèges
(Chansons de nos vingt ans, L'armoire aux souvenirs,
Les grands succès de la chanson française
etc), pour toutes les voix, tous les styles, tous les arrangements
possibles... ce qui est un destin plutôt enviable, pour une
chanson - sauf que "Le chaland qui passe" est un titre
singulièrement peu plastique, c'est-à-dire peu adaptable,
et surtout bien plus difficile à interpréter qu'il
n'y paraît, tant est fragile la ligne de démarcation
entre profondeur et mièvrerie, paysage fluvial et carte postale,
nocturne et bluette. Tandis que les chanteurs de charme continuent
d'en priver cruellement le pauvre chaland (Aimé Doniat en
1961, Claude Robin en 1963, André Dassary en 1971, particulièrement
terre à terre, Jack Lantier en 1979, dans la version duquel
le violon solo, tire-larmes international, a remplacé l'accordéon
musette des bords de Seine (8)...), tandis qu'interprètes
populaires ou exotiques contribuent à entretenir la nostalgie
d'un air charmant sans parvenir à le faire revivre
(Lina Margy en 1954, commune, insipide, inconsciente presque, à
mille lieues de Lys Gauty, Vicky Autier en 1956, Fabia Gringor et
Gisèle MacKenzie en 1958, toutes trois sans intérêt,
Colette Renard en 1961, entravée par Raymond Legrand dont
les arrangements et l'orchestre prennent toute la place, Simone
Langlois en 1964, dans une version particulièrement lente
et sirupeuse, en dépit d'un second couplet artificiellement
dramatique, Josy Andrieu en 1971, qui transforme le "Chaland
qui passe" en un numéro de pseudo vamp susurrant des
"Humhumhum" sur des accords de mandoline (!), etc), tandis
que tout ce que la France compte d'accordéonistes ou d'orchestres
musette perpétuent le souvenir de ce qui est devenu une "jolie
chanson d'autrefois", tandis que, en somme, le titre créé
par Lys Gauty meurt peu à peu d'être si mal maintenu
en vie, trois expériences et un accomplissement,
montrent que le chaland de Badet et Bixio peut encore étonner,
voire parfois toucher, et bouleverser, au même titre que celui
de Vigo. Il y a d'abord l'interprétation bizarre de Juliette
Gréco, presque sobre dans les deux couplets, mais d'une nonchalance
affectée dans les refrains, lesquels deviennent, à
cause également de François Rauber qui en a complètement
modifié l'harmonie, des sortes de rêveries étales
dépourvues de substance. La même année Patachou
sort elle aussi son album de "chansons d'autrefois" (y
figurent entre autres "Le bistrot du port", "Quand
refleuriront les lilas blancs", "Le moulin qui jase"...),
et son chaland, s'il est loin des eaux frivoles de l'extase sixties
prodiguées par "la dame de Saint-Germain", comme
de l'ambiance jazz de film noir que Geneviève Raffoux et
son arrangeur Jean-Claude Pelletier ont su donner à une "valse
lente pour orchestre musette" sans la trahir (mais sans la
servir véritablement non plus), est un chaland lui aussi
terriblement frustrant : le contraste entre l'introduction instrumentale
lente et nostalgique (accordéon et guitare) d'une part, et
le premier couplet génialement claqué par Patachou,
sans la moindre sentimentalité, d'autre part, fait espérer,
enfin, une réussite moderne... très vite gâchée
par le refrain qui non seulement reprend le tempo de l'introduction,
mais de plus double la ligne vocale d'un choeur de "Douhdouhdouh"
(annoncé il est vrai par le titre de l'album, Chantons
en choeur avec Patachou) qui se marie très mal avec
l'art de Patachou, mais aussi avec celui de Bixio et Badet. Et lorsque
le choeur se met lui-même à chanter les phrases de
la chanson en dialogue avec une Patachou qui commet en outre la
faute de remplacer "point de serment" par "pas
de serment", on se dit que l'on est loin de l'extraordinaire
réussite de ses Bruant de 1958... et que "Le chaland
qui passe" est vraiment devenu une chanson impossible [écouter
la version de Patachou].
Mais...
enfin Suzy Delair vint. Pas en grande pompe, loin de là,
puisque tardivement et au détour d'un de ces florilèges
tels qu'il s'en enregistrait de très nombreux dans les années
70, avec le concours de seconds couteaux ou de grands interprètes
à la gloire passée. Cependant, son interprétation
est la seule de toute la discographie à parvenir à
réunir en une même matière sonore, et presque
liquide, le mystère noir des berges et le miroitement merveilleux
du fleuve (celui-là même d'ailleurs après lequel,
vainement, des générations de chanteurs (et chanteuses)
de charme, et d'orchestres, ont couru)... autrement dit l'ombre
de Lys Gauty et le souvenir de Tino Rossi, la profondeur et la surface,
la vérité et le mensonge, la philosophie et la chansonnette...
L'extrême délicatesse avec laquelle Suzy Delair souligne
le "peut-être" dans le second refrain, par exemple,
est une telle leçon de style qu'elle devient leçon
tout court, et par là-même douloureux et doux rappel
de la nécessité de modaliser toute chose, comme une
sorte de memento mori (ou de "Souviens-toi que rien ne dure")
à fredonner en s'offrant à un(e) inconnu(e)... En
définitive, peu ont su aller au coeur du "Chaland qui
passe" avant Suzy Delair - et personne depuis [écouter
la version de Suzy Delair]. Car après cette version perdue
dans une anthologie inégale, plus rien. "Le chaland
qui passe" semble retourné non pas à la terre,
mais à l'eau noire qui l'a vu naître. La version de
Dalida publiée en 1976, avec une nouvelle adaptation catastrophique
de Pascal Sevran, lequel a eu la très mauvaise idée
de revenir au texte original de Neri (le titre est d'ailleurs "Parle-moi
d'amour, mon amour"), n'a pas permis de ressusciter la chanson
(9)... Pas plus que les quelques dilettantes nostalgiques qui posent
sur les pochettes de leurs disques confidentiels (Succès
des années 30 de Renée Roux par exemple) avec
des ombrelles à froufrous... Certes Gérard Pierron
(en 1989) et Rosalie Dubois (en 1984) parviennent à faire
entendre un lointain écho de la splendeur des berges du chaland,
le premier malgré un chant un peu...
nonchalant et la seconde en dépit d'affreux synthétiseurs.
Mais personne depuis trente ans n'est parvenu à sortir "Le
chaland qui passe" de son purgatoire, où il attend,
en compagnie de beaucoup d'autres chefs-d'oeuvre, la Marie Möör
(qui s'est magnifiquement appropriée le "Toute pâle"
de Fréhel par exemple), la Marie France (qui parvient encore
à faire écouter, et aimer, une scie comme "Parlez-moi
d'amour"), bref l'interprète véritable qui saura
lui rendre justice, c'est-à-dire lui permettre d'offrir de
nouveau la beauté de son paysage (fluvial et sentimental)
comme la force de sa résonance (existentielle).
| Jérôme
Reybaud, septembre 2007 |
| |
Notes
:
(1) La SACEM enregistre la chanson de Badet et Bixio le 8
novembre 1933 (Editions Musicales Bourcier).
(2) Outre le très décevant fragment du "Chaland
qui passe" qu'elle enregistra en 1936 dans un pot-pourri
pour les disques Polydor (accompagnement de Michel Emer, Polydor
524162), Lys Gauty a enregistré deux versions de la
chanson de Badet et Bixio : l'une, la plus célèbre,
permet d'entendre le très beau "Tralalalala"
final que nous commentons ; l'autre, plus rare, fait entendre
une interprétation très différente, d'abord
parce qu'elle est plus appuyée (dans le premier couplet
par exemple, les mots "satin" et "rêve"
sont accentués), ensuite parce qu'à la fin Lys
Gauty fredonne non pas "Tralalalala" mais un "Ahahahahah"
moins assuré, moins franc, beaucoup plus attendu et
surtout d'une portée (d'une signifiance) bien moindre.
S'il est difficile d'affirmer en toute certitude quelle est
la première et quelle est la seconde de ces deux versions
enregistrées pour la marque Columbia (on sait seulement,
grâce à Martin Pénet, que l'enregistrement
de l'une date de février 1933 et que celui de l'autre,
de novembre de la même année), on peut en revanche
supposer que c'est le même chef, à savoir Jean
Jacquin, qui dirige les deux versions, dans la mesure où
l'accompagnement orchestral est identique dans les deux cas.
(3) Très précisément, les variations
sur le thème composé par Bixio ont pris sept
fois la place de la musique de Jaubert, et deux fois celle
du silence ou du son direct.
(4) Le chaland qui passe, de Jean Vigo, sortit le
13 septembre 1934 au Colisée à Paris. Il resta
à l'affiche deux semaines seulement. Le film retrouva
définitivement son titre et sa partition originaux
lors de sa deuxième sortie publique, le 30 octobre
1940 au Studio des Ursulines.
(5) "Parlami d'amore, Mariù" est enregistré
en février 1934, "Le chaland qui passe" en
octobre.
(6) Réda Caire, lui aussi chanteur de charme (mais
d'une autre trempe), a également enregistré
"Le chaland qui passe" dans les mêmes années,
mais nous n'avons malheureusement pas pu écouter sa
version, jamais rééditée et absente du
fonds de la Bibliothèque Nationale de France.
(7) "Le chaland qui reste" (Groëner / Badet
/ Hajos) :
Toujours errer au fil de l'eau
Toujours voir fuir la berge verte
Voir fuir des murs où le bonheur
Est entré par la porte ouverte.
Ne rien saisir, toujours passer
Garder au coeur une âpre envie
Toujours derrière soi, l'été
L'horizon qui fait qu'une vie...
Tendre les bras en vain...
Je rêve d'un chaland qui reste
D'une rive où je pourrai quitter mes jours
Où les visages, les gestes
Sont bien les mêmes, toujours.
Je rêve d'un amour de songe
D'oublier tous les mirages désormais
Et de voir fuir, au fil de l'eau
Nos vieux mensonges
Je rêve d'une chaland qui ne repart jamais.
Cherchant l'amour de bras en bras
N'ayant jamais que sa grimace
Porter le doute au fond de soi
Devant l'eau sur qui tout s'efface
Le sort m'entraîne par la main
L'instant présent borne ma vie
Aucune fleur sur le chemin
Ne me parle d'une heure enfuie...
Je vais plus loin... plus loin !
Je rêve d'un chaland qui reste
D'une rive où je pourrai fixer mes jours
Où les visages, les gestes
Sont bien les mêmes, toujours.
Je rêve d'un amour de songe
D'oublier tous les mirages désormais
Et de voir fuir, au fil de l'eau
Nos vieux mensonges
Je rêve d'un chaland qui ne repart jamais.
(Transcription : D. Perrin et J. Reybaud)
Ce 78 tours de Lys Gauty accompagnée par Wal-Berg (Polydor
524352) est repris dans le CD de Lys Gauty publié par
Chansophone en 1998 (701812).
(8) Gilbert Wachsmann avait, dès les années
30, procédé à cette susbtitution sonore,
qui extrait la chanson de son paysage typiquement français
pour la transporter dans un décor polyvalent permettant
au chanteur de charme de faire son numéro : le violon
solo de sa version est si présent, si larmoyant, si
affreusement sentimental qu'il gâche une interprétation
pourtant bien moins affectée, vocalement, que celle
de Jean Lumière.
(9)" Parle-moi d'amour, mon amour" (Bixio / Neri
/ Badet / Sevran / Carmone) :
Parle-moi d'amour, mon amour
Redis-moi les mots de toujours
Même si le monde a bien changé
Ils ne sont pas si démodés
Tant que le ciel existera
On dira toujours ces mots-là
Tant qu'il y aura des amoureux
On échangera des aveux.
Comme les chalands n'en finiront jamais de passer
Les goélands n'en finiront jamais de voler
Comme le printemps fait toujours refleurir les lilas
L'amour m'a mis dans tes bras.
Même si les mots ont bien changé
Ils ne sont pas si démodés
Ils ont fait rêver nos parents
Ils feront rêver nos enfants
Tant que la terre tournera
Parle-moi d'amour, mon amour.
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Sources
:
- Fonds de la Bibliothèque Nationale de France
- Catalog of the Ashihara collection in the National Diet
Library, National Diet Library, Tokyo, 1990
- Giusy Basile et Chantal Gavouyère, La Chanson
française dans le cinéma des années trente
: discographie, Bibliothèque Nationale de France, 1996,
133 p.
- Pierre Grosz, La Grande histoire de la chanson française
et des chansons de France, France Progrès, 1996,
2 vol.
- Martin Pénet, Mémoire de la chanson
: 1200 chansons de 1920 à 1945, Omnibus, 2004, 1517
p.
- Bernard Eisenschitz, Les Voyages de l'Atalante
: versions, rushes et coupes, Gaumont, 2001, 38 min.
- Angèle Paoli, Terres de femmes, la revue littéraire,
artistique et cap-corsaire, 22 octobre 2005, page
internet
- Paul Dubé, Du Temps des cerises aux Feuilles
mortes, La chanson française de 1870 à 1945...
en quelques chansons : Le chaland qui passe, page
internet
- Pascal Sevran, livret de Un artiste, une chanson, leurs
plus grands succès, LP EMI collection "Notre
temps", 1989
- Eric Rémy, livret de Lys Gauty, 1932-1944,
2 CD Frémeaux & Associés, 2002
- Livret de Les Cinglés du music-hall : 1933,
CD Frémeaux & Associés, 1996
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NB :
Les interprétations du "Chaland qui passe"
données à entendre ici sont issues d'enregistrements
originaux (78 tours et disques vinyle) qui appartiennent aux
archives de la revue Lalalala. Ces enregistrements, proposés
à des fins purement documentaires, n'ont pas été
restaurés, mais seulement numérisés,
par les aimables soins d'Hervé
Ternus dans le cas des 78 tours. A part l'enregistrement
de Lys Gauty, que nous proposons ici en raison de son importance
historique, mais dont on trouvera facilement dans le commerce
des reports dûment restaurés, nous ne donnons
à entendre que des versions introuvables ou actuellement
indisponibles
à la vente. Pour connaître leurs références
complètes, ainsi que pour écouter d'autres versions
rares, voyez la page Interprétations.
La revue tient à remercier Hervé Ternus pour
son aide précieuse.
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