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Lettre
trouvée par Florence Chapiro sur un banc près de la Bastille,
adressée de Paris par un certain Usbek aux femmes de son sérail
à Ispahan, non datée.
Me voici donc dans le pays de la courtoisie et de l’étiquette,
fort étonné par l’obéissance des femmes françaises
envers leurs maris. On leur fait une bien mauvaise réputation à
les décrire comme des dépravées libertaires, et je
m’en vais vous faire la leçon de leur comportement bien ordonné
qui n’a de libre que le nom.
Que n’êtes-vous, en effet, si dévouées et modestes
que l’épouse du Président, Madame Bruni-Sarkozy, qui
sort son troisième album de chansons qu’elle nomme en toute
simplicité Comme si de rien n’était !
Au lieu de vous piquer, orgueilleuses, de composer pour qu’il
se passe quelque chose, de travailler tout le jour dans le palais votre
diction pour qu’on goûte la langue que vous chantez, faites
comme cette grande Dame de France, ancien mannequin, qui fredonne sans
savoir vraiment chanter : c’est la nature telle qu’en elle-même,
la voix abîmée par la vie, le « prenez-moi comme je
suis », l’amour féminin, faible, sans fard. Les mots
« ailes » ("L’Amoureuse"), « arôme
» ("Tu es ma came") ou « folie » ("Ta
tienne"), on ne les entendra pas, mais peu importe, ô, peu
importe car on chante pour son homme comme on entonne pour sa patrie,
oui vous devriez ainsi louer sans répit l’amour pour votre
époux.
Revenues de toutes les autres passions sauf la mienne, vous déclameriez
dans ma Cour une chanson d’abandon à l’homme, un contrat
d’aliénation : « Moi j’suis ta tienne / Je suis
ta tienne / Je suis ta tienne / Je suis ta tienne / […] Et je te
donne mon corps mon âme / Et mon chrysanthème / Car j’suis
ta tienne / Tellement je tiens à être tienne / Je fais une
croix / Sur tous les emblèmes / Sur ma carrière d’amazone
/ Et sur ma liberté souveraine». Ou encore, de manière
plus conventionnelle mais tout aussi empressée : « Je veux
mes yeux dans vos yeux / Je veux ma voix dans votre oreille » ("Déranger
les pierres", musique de Julien Clerc). Ravies par moi comme par
un Dieu, vous répéteriez sans fin, sans me nommer, mais
les gens du peuple sauraient de qui vous êtes folles d’amour
: « Car je suis l’amoureuse / Oui je suis l’amoureuse
/ Et je tiens dans mes mains / La seule de toutes les choses / Je suis
l’amoureuse / Je suis ton amoureuse / Et je chante pour toi / La
seule de toutes les choses / Qui vaille d’être là /
Qui vaille d’être là ». Car vous n’êtes
pas seulement amoureuses de moi, femmes revenues au bon sens marital,
vous êtes des Amoureuses, cela fait votre être, sa substance
et sa fin : l’amour pour votre époux est votre absolu, comme
cela devrait être le cas pour toutes les femmes honorables de cette
terre bien trop corrompue à mon goût.
Vindicatives et provocatrices, honteuses femmes de mon sérail,
vous remettez en cause la posture du sexe faible, l’amour dévoué
qui décrète tacitement combien je suis grand et irrésistible,
une vraie drogue à laquelle on succombe passivement. Vous feignez
donc d’ignorer ma puissance virile. Entendez un peu ce chant d’idéal
et de soumission : « Tu es ma came / Tu es mon genre de délice,
de programme / Je t’aspire, je t’expire et je me pâme
/ Je t’attends comme on attend la manne / Tu es ma came / J’aime
tes yeux tes cheveux ton arôme » c’est celui des épouses
modernes, qui défaillent pour leur maître au son du blues
(et de la guitare de Freddy Koalla), c’est plus à la mode
et en apparence moins rétrograde. « Qu’on me maudisse
/ Que l’on me damne / Moi j’m’en balance oui / J’prends
tous les blâmes / Faut qu’tu saisisses / Faut qu’tu
comprennes / Tu es mon seigneur / Tu es mon chéri / Tu es mon orgie
/ Tu es mon carême / Tu es ma folie / Mon amalgame / Tu es mon pain
béni / Mon prince qui charme » : confessez les errances qui
me précédèrent dans votre cœur, envoyez au diable
le regard de mes rivaux, et faites de moi votre religion, ce « carême
», ce « pain béni », soyez pieuses et fidèles.
Et surtout, à travers votre dévotion, montrez à mon
peuple combien « l’amalgame » politique, idéologique,
sensible, est une barrière aisément franchissable : «
Allez, jure un peu, il n’y a pas de mal », dit Sganarelle
au Pauvre. Servez donc d’exemple, Premières Dames : parjurez
vos cœurs par amour pour moi.
Vous vous prétendez des individus, vous dégageant de la
figure féminine de l’enfant, alors que la femme du Président
fait deux chansons en hommage à l’enfance : "Mon enfance"
et "Je suis une enfant" (« Malgré mes quarante
ans »), cette dernière sur un lied de Schumann,
caution classique, cette fois. Au moins une pour savoir ses étymologies
: l’infans, c’est celui qui ne parle pas, qui n’a
pas voix au chapitre, à l’action, aux créations. L’enfant
s’en tiendra à divertir et à se taire si on le lui
ordonne. Ah non, vraiment, c’en est trop que vous me fassiez des
chansons qui racontent des histoires humaines difficiles ou profondes,
qui utilisent une chronologie tragique ou comique, l’esquisse d’une
réflexion que vous devriez brimer, comme ces vertueuses Françaises.
On ne vous demande pas ce que vous pensez de quelque chose, faites donc
comme si de rien n’était. Parlez d’amour,
parlez d’enfance, des petits plaisirs coupables de la vie ("Péché
d’envie", écrite avec Raphaël Enthoven), faites
une reprise d’un grand nom ("You belong to me"
de Bob Dylan, autre ode à la servitude volontaire de l’amoureuse)
en anglais, pour montrer que vous le parlez un peu, utilisez la caution
d’un écrivain célèbre ("La Possibilité
d’une île", sur un poème de Michel Houellebecq),
mais calmez donc vos élans d’insoumission.
J’ai d’ailleurs décidé de vous envoyer cet opus
pour examen : écoutez bien la musique, valse au piano sur l’enfance,
puis des rythmes aplanis, un peu rock, blues ou folk à la guitare,
arrangements pop bien ficelés, eux aussi faisant comme si de
rien n’était, ne cherchant pas ambitieusement l’originalité
ou la modulation. Vous qui vous prétendez si souvent hors des modes,
eussiez-vous cédé au rythme orientalisant de "Ta tienne"
? Au moins, on s’y retrouve, on n’est pas égaré
sur les vicieux chemins de la séduction féminine. Eussiez-vous
puisé sans scrupule dans des accords de guitare convenus et déjà
mille fois entendus ? Non, vos cœurs sont à plaindre qui se
rebellent, qui veulent les vibrations d’une once d’émotion
ou de nouveauté. Que ne savez-vous, dans tous les sens du terme,
vous contenter de la redite !
Le premier Eunuque a grand sujet de se plaindre : il dit que vous n’avez
plus aucun égard pour les gammes que je vous demande de respecter
dans les transcriptions musicales, que vous refusez à présent
d’écrire certaines chansons selon mes modèles. Vous
ne voulez plus non plus parler de vos drames personnels, comme Madame
Bruni le fait dans "Mon Marin", pour utiliser cette inédite
métaphore de l’homme qui part en mer et qu’on ne reverra
pas parce qu’il est mort. Voilà donc qui parlerait à
la foule, surtout si cela vous touche intimement, que l’on sait
que cela participe de votre histoire. Ah, vous n’avez pas le talent
de viser juste, de ratisser large, de faire de la chanson comme si
de rien n’était.
Et comme il a de la chance, ce seigneur français, de pouvoir compter
sur une femme douce et transparente comme l’onde pure des plus beaux
jours. Comme je voudrais pouvoir y voir clair dans vos exercices qui ne
devront jamais se confondre avec la création, le jeu, le vent de
liberté dans lequel vous vous croyez autorisées à
vous engouffrer. Comment pouvez-vous accorder ces velléités
d’artiste avec la modestie de votre état d’épouses
? Si l’on veut tenir votre position, il faut savoir vivre dans les
lois de l’honneur et de la bonne réputation, laver les rumeurs
publiques avec douceur. Vos chansons ne doivent pas s’écarter
de la translucide image que de bonnes épouses renvoient, amoureuses,
légères comme des enfants, mais avec une touche de confession
qui fasse sentir que vous aussi, vous êtes des personnes comme
les autres. Car comme si de rien n’était, on
a tous un chagrin dans le cœur et une sensibilité d’amoureux.
Pour en être des Grands, nous n’en sommes pas moins hommes…
Cessez vos travaux de femmes libres immédiatement, bercez vous
du chant monotone d’une épouse française qui respecte
sa fonction, car je voudrais vous faire oublier que je suis votre maître,
pour me souvenir seulement que je suis votre époux.
Votre seigneur Usbek le Persan.
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