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Un
spectacle de cabaret à la Comédie-Française ? Et
dans l'impersonnelle petite salle moderne du Studio-Théâtre,
encore ? Voilà qui est tout à fait conforme à une
époque qui n'aime rien tant qu'institutionnaliser, c'est-à-dire
consacrer le moindre des arts mineurs sur les autels de ses temples, tout
en (mouvement corollaire inverse) se donnant le frisson du léger,
du simple, du populaire, comme jadis les bourgeois dans les cabarets de
Montmartre justement... Alors, pourquoi se déranger ? Par respect
pour le défi d'abord, ensuite parce que les occasions d'entendre
chanter "Ca n'a pas d'importance" (Mac Orlan / Marceau) ou "La
Belle escale" (Batelle / Valray) sont devenues si rares qu'on ne
peut plus se permettre de faire la fine bouche, enfin parce que l'art
du cabaret étant quasi mort à la ville, il faut bien se
résoudre à essayer de jouir de ses avatars au musée...
Premier problème : ce Cabaret des mers, pourtant dûment
sous-titré "spectacle musical", n'en est pas vraiment
un puisqu'il fait la part aussi belle aux textes déclamés
qu'aux airs et aux chansons. On a beau mettre en avant son intérêt
pour la chansonnette, on n'en est pas moins pour toujours et à
jamais un humble sectateur du Grand Texte, qu'il faut savoir servir en
toute occasion. Suzy Solidor à la Comédie-Française,
d'accord, mais Fénelon, Chateaubriand et Verne aussi, et même
d'abord, comme le prouve l'avant-propos signé par Sylvia Bergé,
qui a "imaginé et organisé" le spectacle : il
s'agit avant tout d'une "évocation de marins, de corsaires
[…] par le biais des textes de Rabelais, de Loti, de Fénelon,
de Verne, de Chateaubriand, mais aussi de véritables corsaires
comme le Comte de Forbin ou Duguay-Trouin." Quid de la musique et
des chansons de marins ? "Les airs de Fauré, de Kurt Weill
et les chansons de Damia, Germaine Montéro, Lys Gauty et Suzy Solidor"
(notez bien l'ordre : on commence bien sûr par Fauré...)
au mieux "feront écho" aux textes, leur permettront de
"résonner autrement", au pire leur serviront de transition
("pour changer d'atmosphère"). Bref, l'alternance presque
systématique d'un texte et d'une chanson non seulement éloigne
du cabaret (et révèle l'objet réel du spectacle,
qui est fondamentalement un montage de textes et de chansons autour du
thème de la mer), mais surtout crée un rythme uniforme bien
peu proprice à l'excitation des sens et de l'esprit...
Accompagnement musical et costumes posent les mêmes problèmes
que le nom du spectacle lui-même, et soulignent les mêmes
ambiguïtés : des chansons de marins oui, mais jouées
par un charmant et bien peu idiomatique trio composé d'un violon,
d'un accordéon et... d'une clarinette. Et des habits de corsaires,
des costumes de putes, oui, mais revus, réinterprétés,
et en définitive vidés de leur sens par une "créatrice"
qui aurait sans doute considéré comme une déchéance
de devoir dessiner et coudre des habits qui ressemblassent, même
de loin, à ceux qu'on pourrait imaginer dans le cabaret d'un port.
Non qu'il soit nécessaire d'imiter ou de singer - au contraire,
la stylisation peut être le meilleur moyen de faire surgir l'odeur
d'un quai sale et brumeux (voir le Querelle de Fassbinder ou
l'extraordinaire numéro de "cabaret marin" accompli par
Jacqueline Danno dans L'Etrangleur de Paul Vecchiali). Mais pas
cette stylisation-là, à la fois pauvre matériellement
(un grand drap rouge et quelques cordes pour tenter de cacher le décor
d'une pièce de théâtre qui se joue dans la même
salle et de planter le décor) et impuissante, esthétiquement,
à faire respirer le moindre embrun, à faire monter dans
la salle, ne serait-ce qu'un instant, le sentiment de la mer.
Car rien ne passe - ou très peu : Claude Mathieu est entravée
par son absence de voix ; Sylvia Bergé par la trop forte présence
de la sienne, qu'elle déploie sans retenue, comme pour prouver
qu'elle n'est pas qu'une comédienne, qu'elle est aussi une
vraie chanteuse, avec le coffre, les notes et même le vibrato
requis (redoutable "Mauvaise prière", où la jouissance
narcissique de l'organe se mêle à une surinterprétation
des affects en un numéro involontairement grand-gignolesque) ;
Serge Bagdassarian ne parvient pas à toucher vraiment, bien que
son chant simple et dénué d'effets soit appréciable
(surtout après les emportements surjoués de Sylvia Bergé...),
en particulier dans son interprétation de "L'Escale",
dans le sas d'entrée de la salle, avant le début du spectacle
proprement dit... Seule Christine Fersen dans ses deux chansons de Mac
Orlan est à la hauteur des mots "cabaret" et "mers"
: elle a la présence, l'autorité, le chien, la distance
nécessaires au premier, et le timbre (mais aussi le regard) abreuvé
d'infinis, de tempêtes et de drames indispensable au second. En
d'autres termes, malgré ses limites vocales, elle s'impose ni plus
ni moins dans le sillage de Monique Morelli comme une diseuse extraordinaire
qui parvient à nous faire croire que l'on écoute pour la
première fois les textes de Mac Orlan, auxquels elle ajoute d'ailleurs
une pointe de comédie absolument personnelle, et neuve.
Si la Comédie-Française avait eu un peu de jugement, elle
aurait demandé à Christine Fersen, en lieu et place de ce
Cabaret des mers, de donner un récital Mac Orlan : une
douzaine de chansons sur une petite scène noire avec un piano ou
un accordéon aurait alors suffi à convoquer Bretagne, corsaires
et filles à matelots...
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