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Nous
redoutions que la pluie estivale berlinoise ne compromette la tenue du
concert de Barbara Carlotti au Monbijou Festspiele, mais grâce
à un soleil timide, nous pûmes finalement prendre place sur
les gradins du petit amphithéâtre en plein air et observer
le public s’installer : décontraction très allemande
(shorts, marcels, débardeurs, tongs…) de curieux un peu perdus,
venus écouter de la « chanson française », bières,
limonades et latte macchiato à la main. Ne manquait que
la légendaire berliner curry wurst pour donner la dernière
touche à une atmosphère de « débraillé
nature » qui nous semblait en décalage complet avec le personnage
et les concerts de Barbara Carlotti, ou du moins ce que nous en attendions,
sur la foi (entre autres) de ses concerts de février dernier à
la Cigale : la chanteuse avait alors fait son entrée une flûte
de champagne à la main, chaussée d'escarpins vertigineux
en astrakan (elle l'avait précisé pendant le concert avant
d’ajouter pour ceux qui n’auraient pas saisi : « C’est
très rare »), sur une scène décorée
de lys blancs alanguis... Bref nous étions bien loin de Paris sur
les galettes en mousse gracieusement confiées par les organisateurs,
face à une petite estrade d’où débordaient
toutes sortes de plantes vertes et où, finalement, Barbara Carlotti
se présenta, vêtue de noir, et commença à chanter
"Les Femmes en zibeline" après avoir lancé d’un
air grave et lointain un « Guten Abend » qui semblait aussi
irréel que tout le reste...
Mais la voix de Barbara Carlotti efface tout en un instant : Barbara Carlotti
chante comme on jouerait avec les rayons du soleil, entre les ombres et
les lumières ; tantôt la prononciation d’un seul mot
éclaire la chanson, dévoile le sens, les intentions, et
il nous semble tout comprendre. Tantôt la voix reprend le dessus,
se fait enveloppante, et plus rien n’a d’importance, on oublie
le texte, la signification et le reste pour se laisser porter par un lalalala
ensorcelant... Le corps, lui, ne trouve sa place sur la scène qu'avec
le "Chant des sirènes" : Barbara Carlotti commence alors
réellement à s’amuser et propose, après le
titre suivant ("Cannes"), de parler uniquement en français,
s’excusant d’un « I can translate difficily »
énigmatique. Ni manque de politesse ni paresse linguistique, Barbara
Carlotti quitte l’anglais pour le français comme on abandonne
le vouvoiement pour le tutoiement, parce qu’un lien s’est
tissé au fil des refrains. Car la chanteuse a envie de parler,
de raconter la beauté de son village corse, son plaisir de chanter
à Berlin, ou encore l’histoire abracadabrante de ce lord
anglais parti en Australie et photographié un opossum entre les
bras (elle en profite d’ailleurs pour préciser en anglais
qu’un opossum, « it’s between a cat, and a rat »).
Et peu à peu, entre ses plaisanteries, ses jeux de mots sur Lied
(« chanson » en allemand) et le mot anglais leader,
et sa gestuelle, Barbara Carlotti revêt le costume d’un personnage
comique : le masque de chat noir mal mis, toutes griffes sorties ("Mademoiselle
Opossum"), sa danse folle avec un spectateur volontaire ("Vous
dansiez"), son twist débridé ("Paris Plage")…
L’interprétation de "Bête farouche" est la
parfaite illustration de sa drôlerie : assise sur le devant de la
scène, sans micro et uniquement accompagnée de son guitariste,
Barbara Carlotti jongle entre distance et complicité. Elle fait
retentir les rimes en « ouche » comme une amie de longue date
soulignerait les moments particulièrement cocasses d’une
vieille anecdote, le tout très loin du sérieux et du solennel
qu’un épisode acoustique ou a cappella entraîne
le plus souvent (imagerie du chanteur qui s’offre nu à son
public, sans le moindre artifice technique et sans les barrières
qu’impose l’estrade etc.).
Barbara Carlotti fait de son concert une pièce de théâtre
joyeuse et montre au passage qu'elle sait parfaitement exploiter les lieux
qu'on lui confie : les épais rideaux gris qui encadrent la scène,
les plantes qui forment un décor improbable, même la bâtisse
derrière la scène qui sert aujourd’hui d’atelier
de costumes pour le théâtre... tout cela qui pouvait dérouter,
sert en définitive le propos d'une chanteuse qui cherche désormais
à donner un spectacle plutôt qu'un simple concert. A Paris
comme à Berlin.
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