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Chansons,
le premier album de Barbara Carlotti avait tourné en boucle tout
l'été sur ma platine. Alors, lorsque l'automne fut venu,
et que le Pariscope annonça que Barbara Carlotti partagerait la
scène de l'Espace Jemmapes avec une certaine Sarah Olivier tous
les lundis du mois d'octobre, l'excitation et l'impatience furent grandes:
nous allions enfin découvrir qui était cette jeune femme
dont le mini LP auto-produit avait été trouvé par
hasard dans les rayons de la Fnac, et acheté sur la seule recommandation
du visage de Serge Bozon en couverture.
La double affiche, baptisée Les filles du canal, nous
conduisit donc au bord du Canal St Martin où, pour le premier concert,
se pressaient surtout des intimes des deux chanteuses (on aperçut
néanmoins, entre un père avec bouquet et quelques cousines
de province, Jérôme Rousseaux (Ignatus) et Gaëtan Roussel
(Louise Attaque)).
Sarah Olivier ouvrit le bal. Le site de l'Espace Jemmapes annonçait:
"Sarah Olivier chante, crie, tord, croque les mots qu’elle
écrit. Avec sa voix troublante et son énergie pétillante,
elle nous fait voir la vie, l’amour, la mélancolie et les
femmes à travers un certain regard de clown et de femme-enfant
espiègle". C'était bien en deçà de ce
que allions subir... Un imaginaire équivalent à celui d'une
enfant de six ans mis en place dès le premier titre, une sorte
d'ode aux bonbons, suivi d'un "Caca-boudin" éloquent
crié dans le micro. Sarah Olivier use et abuse d'une moue boudeuse
et gênée, comme une enfant qui ferait une bonne blague à
ses parents. Mais comme elle n'est plus une enfant et que nous ne sommes
pas ses parents... Plus tard, Sarah Olivier tente un hommage pseudo poétique
à la poupée Barbie en lui adjoignant des "ailes en
vison". On attend la fin en pensant à Lio qui, elle, avait
su tuer la poupée de Mattel (ce qui lui avait valu un procès...):
"Barbituriques / Conclura l'autopsie / Au générique
/ J'vois plus ton nom Barbie" (Pop Model). N'est pas une
lolita qui veut, l'entracte nous sauve.
Après ce déballage de grimaces, de cris, d'appels à
l'attention puérils, arrive, cachée derrière une
longue mèche de cheveux, Barbara Carlotti. Et soudain son extrême
sophistication, son apparente froideur, cette distance travaillée
sont comme une arrivée d'oxygène, un vent frais après
une moiteur de vestiaire. Car mademoiselle Carlotti s'est fabriqué
un personnage (gestes lents, chic vestimentaire d'une robe-tablier noire
etc) très loin du naturel écoeurant et de la faussse proximité
(mais vraie promiscuité) que notre époque prône. La
connivence avec les musiciens l'éloigne encore du public et de
la salle: la chanteuse est sur scène, et pas ailleurs.
Sur scène justement, Barbara Carlotti approfondit, élargit,
affine ou nuance l'univers du mini LP. "Peu importe", "La
vérité des astres" et "Anaïs" par exemple,
qui représentent une veine rock un peu à l'étroit
sur le disque, sont beaucoup plus convaincants "à l'air libre".
La scène permet aussi à Barbara Carlotti de laisser libre
cours à son tropisme littéraire ou livresque: petit discours
introductif sur Henry Miller pour "Anaïs", lecture d'une
longue page d'un ouvrage sur le marxime, livre brandi à la fin
du concert... le tout dans un esprit presque revendicatif, comme si la
culture, désormais bannie des salles de concert de chanson ou de
pop, devait être défendue (la première partie n'a
que trop confirmé ce constat désabusé). Culture musicale
aussi bien, comme le montre le choix des reprises, en particulier celle
de "A rose for Emily" des mythiques Zombies (repris sur scène
également par ces encyclopédistes de la pop, et apôtres
du bon goût musical que sont les Saint Etienne). Enfin la scène
permet à la chanteuse de développer un humour très
particulier, à la fois poseur et mélancolique: ainsi la
version scénique de "De l'argent", plus longue, est très
jouée. Notamment quand Barbara Carlotti répète à
la fin du morceau, de façon quasi-hypnotique et de toutes les manières
possibles, la fameuse requête "Donnez-moi de l'argent".
Comique de répétition et distanciation: l'humour est sérieux.
Mais ce qui éclate surtout entre les quatre murs sinistres de la
MJC du quai de Jemmapes, c'est la beauté du timbre et de la diction,
la précision et la finesse des textes et enfin l'élégance
des mélodies ("Tunis", bien sûr). Bref une sorte
de perfection du style qui n'est ni gratuite, ni bêtement post-moderne,
puisqu'elle sert un monde vivant, vibrant, plein: les impression fugaces
sont rendues palpables, comme ces rochers de la chanson d'ouverture, où
il fait bon s'alanguir. |
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