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Une
salle peinte en noir de la main même des artistes qui peuvent s'y
produire, des affiches autographiées dont certaines racornies par
le temps, un service à table de bénévoles amènes
acquis à la cause de la chanson, c'est au Forum Léo Ferré
qu'Annick Cisaruk a proposé un retravail minutieux de celui qui
donne à ce lieu son nom. Accompagnée par l'accordéoniste
David Venitucci, mise en scène par Ned Grujic, la chanteuse arrive,
fluide, cheveux ondoyants, tout en noir, mesure chaque geste – la
main, le bras pour tout décor – lui donnant le poids nécessaire
à l'élévation du chant vers le spectacle total. Car
elle fait plus qu'un concert, elle habite Ferré comme un personnage
son roman, terre réinventée par les arrangements à
l'accordéon, par une interprétation d'une puissance vocale
étonnante : c'est l'esprit contre la lettre, le transport vers
un autre ciel, la traduction imagée d'une des références
les plus intouchables de la chanson française. Annick Cisaruk devient
tout intérieure à l'extérieur, elle pousse son chant
vers le public mais c'est le spectre entier des émotions humaines
qu'elle imprime aux mouvements de son visage, à sa gorge, à
la direction rapide de ses regards.
Il y a dix ans, un disque avait déjà été enregistré
où le piano remplaçait l'accordéon d'aujourd'hui,
avec un choix de chansons parfois plus douces, amoureuses de l'instant,
de la perte, sans doute moins engagées. Ce soir-là, on est
passé du Ferré lyrique ("Ô Triste triste était
mon âme", "La Mémoire et la mer") au militant
("Y'en a marre", "Les Albatros", "La Vie moderne"),
de l'amoureux du peuple à l'inventeur de lendemains plus camarades:
"L'Age d'or" qui clôt le concert est comme un appel à
l'espoir politique après l'indignation, porté par une Annick
Cisaruk droite, fière, sur l'avant-scène, qui assume parfaitement
son rôle d'étendard faisant signe à l'avenir plus
radieux (utopique?) "Nous aurons du sang dedans nos veines […]
/ Et tous nos discours finiront par je t'aime". Le récital
suit cette courbe ascendante que chaque chanson reproduit à son
échelle, construite sur une montée progressive du volume
de la voix et de l'accélération brillante du jeu de David
Venitucci.
C'est pas à pas que la chanteuse impose la nécessité
du texte dans sa révolte, sa signification, ses accents de conscience
et d'attention portée au monde social et politique. Ainsi, le choix
de plusieurs chansons qui racontent la poésie, la vie, l'attitude
de la prostituée. Et il suffit à Annick Cisaruk d'une main
sur la hanche pour figurer le personnage. C'est avec un art proprement
théâtral qu'elle métamorphose sa voix sur "Java
partout", où l'argot et les lieux du lucre s'élèvent
dans l'imaginaire du spectateur, ces "bordels de Shanghai" ("Marizibill")
se mettant soudain à vibrer sur scène. C'est phrase à
phrase qu'elle incruste les mots d'une puissance d'orateur, d'une vindicte
que la tenue de la note du "marre" ("Y'en a marre")
pousse à l'extrême. La protestation contre l'excès
de guerre, de misère, se fait entendre jusqu'à la frontière
de la fausse note à la fin du morceau – simulation chantée
de l'exaspération politique. Ce qui se trouve au cœur de ce
concert n'est autre que cette colère tantôt portée
aux nues et sublimée par un passage à la compréhension
du malheur, tantôt projetée dans le chant pour lui donner
un envol dont seule Annick Cisaruk est sans doute capable.
On assiste à un récital tout en puissance que la mise en
scène exprime sous toutes ses formes, invitant la chanteuse à
se faire actrice des mots qu'elle entonne : marquage du visage par les
passions comme dans le théâtre japonais, si expressif et
pur, comme radical, gestes du poing, élévation brusque de
la voix. Parfois, c'est aussi le jeu de l'alternance entre le face et
le dos au public, comme dans l'introduction à l'accordéon
de "L'Etrangère" qui offre un poids signifiant au fait
de se mettre soudain face à la foule qui vous regarde. Au contraire,
la fin de "Marizibill" (poème d'Apollinaire) joue du
détournement du visage pour n'offrir que la voix qui vocalise et
part à la recherche d'un imaginaire du pur son. Quand la chanteuse
se met de dos pour chanter, c'est alors sa chevelure qui vous parle, son
timbre qui joue entre le proche et le lointain. Ou alors elle est de profil,
comme dans "La Lune", laissant place encore une fois à
l'introduction à l'accordéon, créant ses poses, ses
espaces pour varier le sens et l'écoute. Pour "Avec le temps",
elle sera assise sur le tabouret noir, comme si nous nous mettions tous
autour de la table avec elle pour cette chanson qu'on partage comme un
véritable repas, le patrimoine sonore de la France. Annick Cisaruk
a parfaitement inséré le jeu à l'intérieur
de son chant, elle utilise le corps comme un prolongement des mots de
Ferré, les bras relevés en croix pour le vol de l'albatros
("Les Albatros"), figure métaphorique de l'exclu qui
ouvre le concert. Ce jeu d'actrice est souvent l'occasion de révéler
le duo, la présence d'un véritable dialogue dramatique sur
scène entre l'instrumentiste et la chanteuse, entre les deux artistes
dont la complicité saute aux yeux. Quelques gestes de la chanteuse
vers le visage ou le corps de l'accordéoniste matérialisent
l'idée d'une co-réalisation, d'un véritable travail
l'un sur l'autre, l'un par l'autre.
On sent que David Venitucci a arrangé Ferré à l'aune
de la voix de la chanteuse, que le soufflet de son instrument est le compagnon
de voyage du souffle d'Annick Cisaruk au point que parfois ils rivalisent
en force et en ampleur. Tantôt c'est l'accord parfait, comme sur
"L'Affiche rouge" où le soufflet de l'accordéon
fait comme un orage, prélude à la révolte, à
la douleur du sacrifice, le poids de l'instrument qui vibre appelant l'émouvant
"Adieu la vie" final. On citera également la réussite
de la reprise du " Ô Triste triste était mon âme"
auquel Annick Cisaruk donne un peu plus de substance vocale que Ferré
et surtout qui travaille le crescendo de la voix soutenu par celui de
l'instrument qui va d'aigu en plus grave, qui suit et conduit le chant
tout à la fois. A la fin du morceau, accordéon et chanteuse
reprennent leur ton doux et chuchoté, après l'explosion
de l'acmé sur l'"exil" du cœur et de l'âme.
Par contre, on peut avoir l'impression sur "La Mémoire et
la mer" que l'accord se perd un instant et que l'instrument écrase
légèrement la voix qui doit sacrifier quelques syllabes,
un ou deux mots, à sa vigueur.
A une telle intensité de signification, de jeu, d'art vocal, s'insinue
toujours le risque qu'on soit pleinement emporté ou qu'on se sente
comme laissé au bord de la route, un peu en-deçà
de cette démonstration de travail et d'effort impressionnante.
Ainsi, "La Vie moderne" qui ne rend pas grâce à
la subtilité de la chanteuse ; on est davantage saisi par la platitude
de la posture anti-progrès, par l'allure de slogan que par tout
autre détail. De même, l'interprétation de "Vingt
ans" laisse trop de place à l'insolence et pas assez à
la profondeur existentielle que Catherine Sauvage rendait en effaçant
l'ironie de certains mots. "Les Albatros" cèdent également
à ce pas pris sur la poésie par la revendication, obligeant
l'auditeur à faire un chemin déjà tracé. Mais
c'est le choix de ce texte plus que l'art d'Annick Cisaruk qu'on en vient
à interroger. Contre l'excès de couleur exagérative,
viennent des moments de grâce et de pure légèreté,
comme "Jolie môme" où la chanteuse impose au chant
le rythme des hanches de la jeune fille, la gracilité d'une séduction
qui sème le trouble sur le monde soudain éveillé
par sa présence. Le chant est d'abord retenu, mais il se chauffe
comme une cire, il prend toutes les formes de la jeunesse, de la candeur
qu'Annick Cisaruk impose magnifiquement par le chuchotement final du dernier
"jolie môme". Et comment parler de la beauté suspendue
de "L'Affiche rouge" ? Un petit film, une adresse à tous
les cœurs, le vibrato de l'interprète devenant le chant d'un
violon, la persistance sonore d'un jeune sacrifié dans lequel la
vie bat trop fort pour qu'on tolère qu'elle soit prise. Enfin,
on n'oubliera pas la fidélité, la justesse des intonations
posées sur "Tu penses à quoi ? " tant Annick Cisaruk
a offert au texte l'art et la nature d'une conversation entre gens qui
s'aiment, révélant la crainte amoureuse de ne pas comprendre
ce que l'autre désire. Seule une telle artiste pouvait faire surgir
une puissance sans ridicule lorsqu'elle fait sonner les mots: "A
ta tête de mort qui pousse sous la peau ? / A tes dents déjà
mortes et qui rient dans la tombe ? " L'outrance de Léo Ferré
soudain chantée à hauteur d'homme. La beauté révélée
sous le discours. Dans la langue de l'âme : la voix d'Annick Cisaruk.
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