Combien
ont célébré ces femmes d'artistes, muses en
retrait tout au loisir de servir le musicien, le comédien,
le peintre ou le scientifique ? De Romain Didier célébrant
"La femme du chanteur" à Rezvani n'écrivant
que sur la sienne, la fameuse inspiratrice Lula, en passant par
Enzo Enzo se coulant dans la peau de madame Gagarine ("Youri
/ Qui t'endors contre moi / C'qu'il faut que j't'admire / Pour te
laisser / Risquer ta peau / Comme ça" ("Youri")),
le stéréotype de la femme aimante et dévouée
à son maître a beaucoup servi, et parfois même
asservi certaines épouses ou compagnes…
Annabel Buffet a pu sembler de celles-là, surtout dans ses
dernières années où elle n'acceptait de sortir
de sa retraite que pour entretenir la flamme du "peintre préféré
des Japonais", ou publier des livres dispensables (1)…
Et pourtant Annabel fut dans les années 60, par la grâce
de quelques disques aujourd'hui introuvables, à tout le moins
la figure la plus achevée du "swinging Saint Germain".
On raconte que Juliette Gréco se serait brouillée
avec elle, lorsque Annabel se mit à chanter: sans doute la
crainte de se faire voler la vedette par une amie, presque une sœur
jumelle (type physique et territoire identiques), alors même
que les deux muses germanopratines étaient, au-delà
des apparences, on ne peut plus éloignées l'une de
l'autre: à Gréco les institutions littéraires
(Queneau, Prévert etc), à Annabel les jeunes auteurs
(Françoise Sagan, Frédéric Botton, dont les
chefs d'œuvres continuent de dormir dans les caves des éditeurs)
ou le stylo (dès 1971 elle chante ses propres textes). A
Gréco le sérieux d'une Sorbonne de carton-pâte,
à Annabel la frivolité d'un café en terrasse.
Mais surtout, à propos de l'art de l'interprétation,
quand l'une se plaisait à souligner le moindre mot, n'hésitant
pas à user de toutes sortes de tics (le roulement exacerbé
des "r" n'étant que le plus célèbre)
pour "sursignifier" le texte, l'autre filait droit, ayant
une bonne fois pour toutes fait le choix de la simplicité
et du naturel. (Une question en passant: laquelle, selon vous, fut
rapidement panthéonisée et laquelle mourut (le 3 août
2005) dans l'indifférence la plus totale ?).
Un naturel qui demande comme chacun sait un travail considérable
mais dont on ne voit pas la trace. Et une simplicité, presque
un prosaïsme, qui paradoxalement touche à la poésie.
Car c'est justement en fuyant les grands Poèmes que la grande
prêtresse sartrienne affectionnait tant, et en ne s'intéressant
qu'aux sujets les plus légers, voire triviaux, qu'Annabel
est parvenue à marier la chansonnette avec la poésie,
ou, plus exactement, à donner au genre intrinsèquement
mineur de la chanson, et, encore une fois, sans jamais chercher
à l'enoblir artificiellement, une résonance et une
profondeur que par facilité on qualifiera de poétiques.
Les mots, les sujets qu'elle aborde semblent ceux d'une jeunesse
dorée un peu insouciante qui fréquente les clubs et
boit du whisky. Qui se grise de son impertinence ("Faut-il
supprimer les grand'mères / Au fond peut-être qu'on
exagère…", "Les grand'mères")
ou de sa vacance sublime: "Demain veux-tu que l'on s'arrête
/ Un peu plus loin en Italie / Portofino ou, suis-je bête
/ Veux-tu que nous restions au lit / Je te ferai du thé de
Chine / Avec un peu de pain grillé / Tu verras, je serai
divine…" ("Aquarelle").
Plus tard ce seront ceux d'une bourgeoisie bohème encore
plus "quotidienne", d'une mélancolie légère,
col roulé autour du feu dans la maison de campagne. Il n'est
que de lire les titres des chansons: "L'amour l'après-midi",
"Les jours sans appétit", "Après l'café",
"La leçon de piano", "Tous les lauriers sont
coupés", "Chanson fanée"… Ou
d'écouter ces quelques mots (extraits de "Pénélope"):
"Il pleut sur mes semis".
Toujours il s'agit de rester à la surface (merveilleux éloge
de la "peau d'homme" par Frédéric Botton)
et de trouver à la fois le mot et l'inflexion de la voix
les plus justes pour provoquer ces deux minutes (ou moins encore:
les chansons d'Annabel, souvent, ne dépassent pas une minute
quarante-cinq) épiphaniques.
Sans oublier la mélodie et les arrangements, auxquels Annabel
a presque toujours su donner autant d'importance qu'au texte –
ce qui l'éloigne encore un peu plus de la stricte sphère
de la chanson française: Annabel, quoique pas le moins du
monde populaire, fut la première dame de la France pop, et
c'est bien avec elle (et non avec les Brel ou Sylvestre, ces monuments)
que les maîtres Rauber ou Goraguer ont peint leur petite Sixtine
("Côté gauche", "Pour bien rire en société")…
Certes les dangereuses années 70 verront Patricia Carli,
Yves Simon ou Nicolas Peyrac remplacer Frédéric Botton
et Michel Magne. Et plus tard encore, pour les deux derniers albums
publiés en 1978 et 1980, il faudra faire avec Jean Morlier,
ses compositions seulement honnêtes et ses arrangements parfois
rudimentaires, très loin bien sûr du grand orchestre
pop tel que l'on voit sur la photographie intérieure d'Aquarelle.
Cependant Annabel est bien, à la fin des années 60,
cette figure unique et définitive que seul Paris pouvait
produire, à la croisée de tous les chemins: sérieux
et ironie, superficialité et culture, féminin et masculin,
élégance et grivoiserie ("Ca n'épatera
personne / Ou sinon des concierges / Qu'une fille de quinze ans
/ Sortie droit du couvent / N'ait qu'une idée en tête
/ C'est jouer avec des cierges / Alors qu'à cet âge-là
/ On lit Chateaubriand", "De l'éducation d'une
jeune fille")… Une icône à la fois pure
et ambiguë donc, comme sur l'image :
le maintien du mannequin d'une part, l'intensité du regard
de l'autre; l'intimisme d'une chanteuse rive gauche au premier plan,
les accords grand format d'un orchestre au second; sans compter
l'androgynie d'une femme muse (pour parler comme un ministre) qui,
cheveux courts et avant-bras assuré, n'en domine pas moins
son territoire, le pygmalion (Botton) étant relégué,
rêveur un peu flou, en fond de scène. Surtout beaucoup
d'espace entre les pupitres vides, de la légèreté
dans le long foulard blanc - bref de l'air, comme dans la boutique
d'instruments de musique de monsieur Dame (Les Demoiselles de
Rochefort, Jacques Demy) ou l'appartement de Cléo (Cléo
de cinq à sept, Agnès Varda).
Mais pour accéder à la photographie, il faut d'abord
subir le traditionnel portrait d'Annabel par Bernard en couverture...
Que sa vestale nous pardonne, mais nous échangerions volontiers
l'intégralité de l'œuvre de Bernard Buffet contre
le minuscule legs des quelques dizaines de chansons qu'Annabel laisse
à la postérité des brocanteurs. Car il y a
plus de beauté, plus d'art, plus de grandeur enfin dans les
trois mesures fredonnées de l'introduction d'"Aquarelle"
que dans tous les tableaux du peintre réunis. C'est pourquoi,
si votre mère vous a laissé en héritage un
grand Buffet dans le salon, vendez-le vite, rachetez à Universal
les droits d'Aquarelle et rééditez-le. Lalalala
et quelques happy few vous en sauront éternellement gré.
Jérôme
Reybaud et Didier Dahon,
janvier 2006
(1)
A cet égard, l'hommage que le ministre de la culture Renaud
Donnedieu de Vabres rendit à Annabel lors de sa mort, réussit
le tour de force d'être doublement injuste, puisqu'il mêle
flagornerie envers "l'écrivain" qu'Annabel elle-même
refusait d'être et éloge de la muse: "Avec Annabel
Buffet, disparaît une de ces femmes de rêve de notre
siècle, dont le destin et la carrière se confondent
avec la beauté, le talent et la célébrité.
Avec le bonheur, aussi, puisque pendant plus de quarante ans, cet
ancien mannequin aura été le modèle et l'épouse
bien-aimée de Bernard Buffet. Profondément attachée
à faire vivre l'œuvre de ce peintre tragiquement disparu
en 1999, elle vient de lui dédier un "Post-scriptum"
bouleversant où se lit tout son talent et sa maîtrise
d'écrivain […] Avec combativité, intelligence
et générosité de cœur envers autrui, cette
artiste authentique aura su s'effacer tout en gardant son image
et son identité, pour remplir magnifiquement son rôle
d'épouse et d'égérie et nous donner l'exemple
même de l'amour éternel". On ne saurait plus mal
dire.
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