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Simone
Tassimot chante une nouvelle fois son Gainsblues (inauguré
en mars 2006 au théâtre parisien La Fenêtre), qui,
d’après les admirateurs, n’est jamais tout à
fait le même, ni tout à fait un autre. En choisissant d’interpréter
le riche répertoire de Gainsbourg, la chanteuse peut se permettre
toutes les évolutions, toutes les maturations. Simone Tassimot
construit son spectacle comme on installe un personnage. Elle s’échauffe
avec les "P’tits papiers", s’anime progressivement,
hésite, trébuche à merveille, burlesque, grandiloquente
puis sauvagement proche du sens du texte. Ce qui déstabilise et
séduit, c’est cette mobilité de comédienne
qui change de registre tout en conservant le plaisir intact de partager
des histoires, toujours juste avec la voix, parfois maladroite avec le
corps malheureusement (entrée brusque, nombreux aller-retour du
micro au piano entre deux chansons pour consulter la conduite... toutes
choses qui jurent avec la belle parcimonie des gestes des mains pendant
les chansons). Car Simone Tassimot a un art de la narration qui n’appartient
qu’à elle. Elle qui se considérait « diseuse
» avant de se révéler « chanteuse », nous
raconte un Gainsbourg aux deux visages. Le rythme est résolument
jazz, mais le ton étrangement grave. Même les chansons les
plus légères, construites de clins d’œil en calembours
("Machins Choses" ou "Exercice en forme de Z"), deviennent
avec l’art de l’interprétation de la chanteuse le sourire
du convalescent faisant un pied de nez au désespoir.
Car le récital est construit sur une cohérence mystérieuse,
celle de la rupture amoureuse. "Les Amours perdues", "Les
Goémons", "Ce mortel ennui", "Je suis venu
te dire que je m’en vais", "La Saison des pluies",
"Ces petits riens", "Il n’y a plus d’abonné"
: autant de variations autour des conséquences narratives de la
séparation. Mais Simone Tassimot aime la duplicité et apprécie
les écarts de ton. Émouvante et toute en retenue, détachant
les phrases sans les surjouer, elle offre aux "Goémons"
une magnifique interprétation. Simone Tassimot montre à
cette occasion une rare qualité, celle de chercher à mettre
davantage en valeur la beauté de la chanson que ses propres talents
de chanteuse. Elle ne force jamais les sentiments, elle fait, avec un
impressionnant naturel, découler l’émotion de la simple
tenue de ses phrases. Puis le versant dramatique s’efface au profit
d’une distance rieuse. Simone Tassimot ironise sur l’amant
lassé qui ne rompt pas de peur d’assumer la responsabilité
d’un suicide ("Ce mortel ennui") ; elle rend hommage à
la crudité-cruauté des paroles de "Je suis venu te
dire que je m’en vais" qu'elle a choisi de dire et non de chanter
; elle dédramatise enfin la rupture amoureuse, dans "Il n’y
a plus d’abonné", par la reprise mécanique d’une
bande-son téléphonique (qu’elle joue plus qu’elle
ne chante).
Son talent double de narratrice, à la fois sombre et solaire, éclate
encore davantage quand elle aborde le registre tragique. Alors qu’elle
se fait tour à tour femme battue dans "Les Bleus", femme
esseulée dans "Babe alone in Babylone", femme perdue
dans "Mallo Mallory" que Gainsbourg avait écrite pour
se moquer avec tendresse de la chanson réaliste, la chanteuse ne
sombre jamais dans le pathos. Elle qui a commencé avec le répertoire
de Fréhel et de Damia prend ici le plaisir de la distance amusée,
celle-là même qui manquait à Régine dans son
interprétation de "Mallo Mallory". Chanter avec ironie
les malheurs d’une fille de rue, c’est rire derrière
le masque poudré de la grande tragédienne. Simone Tassimot
ne veut pas se prendre au sérieux, alors elle chante (très)
juste et joue (un peu) faux, comme quand elle imite les pas lourds de
Frankenstein (dans "Frankenstein") ou les minauderies de la
chanteuse yé-yé (dans sa reprise des "Sucettes").
N’oublions pas cependant la Simone Tassimot harangueuse, celle qui
s’adresse au Public comme on apostrophe son Peuple, jusqu'à
l'excès parfois (digression hasardeuse sur la coterie MySpace...).
Toujours généreuse, elle lui donne, grand seigneur, ce qu’il
connaît le mieux : la "Javanaise", "Les Sucettes",
"Babe alone in Babylone". Entraîneuse, elle lui fait entonner
en chœur "Accordéon". Pédagogique et humble,
elle lui rappelle les chanteuses d’origine : Mireille Darc avec
"La Cavaleuse", Juliette Gréco avec "Les Amours
perdues", Isabelle Aubret avec "Il n’y a plus d’abonné",
Catherine Sauvage avec "Les Nanas au paradis", Catherine Deneuve
avec "Dépression au-dessus du jardin" ou Régine
avec "Mallo Mallory". Ce faisant, elle met en scène l’acte
de la reprise, qui, de nos jours, est souvent indignement offusqué
par certains interprètes, à moins qu’ils ne cherchent
à vendre avec un nom glorieux. Rien de tout cela chez
la Tassimot : elle reprend, le dit, s’en amuse, elle rattrape le
temps perdu pour certains (les profanes, les trop jeunes, les curieux
d’un Gainsbourg abordé par certains angles inconnus), elle
partage sa pitance avec ceux qui ont ces chansons dans le cœur. Mais
là où Simone Tassimot atteint au sublime, c’est quand
elle veut élever son Peuple par l’art souple et choisi de
la diction, l’élocution littéraire qui différencie
les syllabes (les ouvertures ou les clôtures des voyelles), cette
première étape de la signification. Reprendre une chanson
pour elle, ce n’est pas tout de suite réinterpréter.
C’est d’abord faire entendre les mots, prononcer les phrases
comme si elles étaient restées intactes, figées dans
la pureté de la virginité (la reprise des "Sucettes"
tire par exemple sa réussite de la prononciation lente et détachée
du mot « gorge », comme si avant elle, le « r »
central avait toujours été escamoté). Alors, quand
elle clôt son spectacle sur une seconde version des "P’tits
Papiers", ce n’est plus du tout la même chose : entre-temps
il y a eu l’épaisseur temporelle d’une histoire équivoque
qui ressemble à la vie, la présence d’une reine à
la couronne d’épines, d’une princesse de la chanson
réaliste, à la beauté omniprésente des femmes
qui touchent. Comme elle le dit si bien : « c’est comme un
début, sauf que c’est la fin ». C’est aussi une
fin qui donne envie de reprendre au début. |
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