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Vingt-et-une
chansons, dont quatorze originales signées par Mathieu Rosaz lui-même
(accompagné à l'occasion par Elisa Point, Elvire Aucher
et Frédéric Truong), et sept reprises de Véronique
Sanson: le concept même de l'album est déroutant, qui semble
hésiter entre le récital d'interprète monographique
(type... Mathieu Rosaz chante Barbara) et le traditionnel opus
d'A.C.I. Du moins cela obligera ceux qui n'ont jamais pu dépasser
leur horreur du chant sansonesque à écouter pour la première
fois les textes et les compositions de celle qui contribua dans les années
70, avec quelques autres, à les détourner de la variété...
Cependant à l'impossible nul n'est tenu, et les formules simples,
pour ne pas dire faciles, de Véronique Sanson ne donnent pas vraiment
envie de courir acheter Vancouver... Les impératifs pullulent
( "Laisse pleurer la mélancolie", "Laisse ton désir
s'allumer "), tout comme les images laborieuses ("Je me sens
comme une hirondelle gelée") et le tutoiement, presque aussi
systématique que les phrases musicales ("Tu es mal dans ta
peau [...] On rit derrière ton dos / Mais laisse faire / Tu te
sens seul dans cette ville de millionnaires"). Sans compter que Mathieu
Rosaz paraît parfois imiter le chant même de Sanson, reprenant
jusqu'à ses pires tics vocaux dans "Dis-lui de revenir"
et "Donne-toi".
Pourtant, au moment de passer aux quatorze autres chansons en essayant
d'oublier ce qui semble alors une sorte d'hommage maladroit à un
univers qui n'en vaut peut-être pas la peine, on réécoute
"Odeur de neige" pour la beauté de son titre, et soudain
l'entreprise prend un sens. La chanson n'est pas meilleure que les autres,
au contraire: cette énième variation sur l'absence est particulièrement
prosaïque ("Je savais bien quand c'était lui qui me regardait
/ Quand il me disait qu'on n'avait pas besoin / De parler tous les jours
pour s'aimer d'amour / Et ne croyez pas que je l'aie vite oublié
/ Je voudrais le revoir cette année, je voudrais le revoir.").
Mais c'est justement sa banalité qui en fait le prix, car elle
permet à Mathieu Rosaz, qui a conservé les paroles originales
sans les adapter pour reconstituer artificiellement un couple hétérosexuel,
d'opérer une sorte de renversement queer à la fois parfaitement
naturel et inattendu. Car les chansons d'amour (et d'absence) entre hommes,
ce n'est pas ce qui manque. Mais des chansons d'amour (et d'absence) si
typiques, pour le dire simplement et sans aucune distance péjorative,
d'une forme d'amour hétérosexuel bourgeois seventies (autrement
dit si marquées historiquement, sociologiquement et sexuellement),
transformées en "chanson gay", voilà qui provoque
une surprise aussi considérable (et jouissive) qu'un film de Sautet
où très naturellement Vincent, François,
Paul, César et les autres se seraient aimés entre eux, sans
Rosalie, Julia, Lucie ni Catherine... Transposition, inversion générique
qui n'a rien d'un coup d'éclat, qui ne porte aucun discours, aucune
revendication, et qui ce faisant prend une valeur remarquable et justifie
politiquement (à défaut de musicalement) la présence
de Véronique Sanson dans ce troisième album de Mathieu Rosaz.
Néanmoins, il faut avouer que lorsque l'affreux blues du "Maudit"
s'arrête et que l'on entend les mots d'Elisa Point: "Juste
avant l'orage / Le souffle de la pluie / Dans la moiteur des rues",
l'on a l'impression que soudain le monde surgit, qu'il s'engouffre et
qu'il nous lave. Mathieu Rosaz offre lui aussi parfois, dans ses propres
textes, ce type de notations où le sentiment du monde se mêle
aux infimes battements du désir: "L'humidité s'évapore
/ Et monte les escaliers / Jusqu'à la porte d'un bar..." Ou
le très beau dernier couplet qui vient conclure une brève
rencontre à la bordure d'un parc ou d'un bois: "Va te garer
par là / C'est tranquille et c'est beau / Les lumières vont
s'éteindre / Sur la ville au repos / Et la buée viendra
teindre / Les vitres de ton auto" ("Banquette arrière").
Cette veine que l'on pourrait qualifier de Poétique-Point, à
laquelle d'ailleurs Mathieu Rosaz rend hommage dans "Place des ambiguës",
l'une des plus belles chansons du disque ("Un air un peu flou / Un
souffle de vie / Comme un rendez-vous / Au milieu de la nuit […]
Farouchement libre / Place des ambiguës / Un brin de Colette / Un
trèfle à cinq feuilles / Une pensée secrète
/ Qui passe et qui nous cueille […] Elisa Point c'est tout"),
est mise en valeur par des compositions strophiques merveilleusement insinuantes
("Je respire à Buenos-Aires", "Juste avant l'orage",
"Chanson de l'acrobate"...), mais aussi par le chant à
la fois tenu, châtié et délicat de Mathieu Rosaz.
Parfois l'art de la notation, de l'image et du récit fragmentaire
("l'art des petits matins" ?) laisse la place à un art
du portrait plus classique ("Madame vit à Paris", ou
la solitude d'une bourgeoise-bohème, ou "Triste à Saint-Tropez",
portrait nostalgique d'une ville à la dérive) - quand ce
n'est pas au style plus abstrait, plus éloquent, et en définitive
moins convaincant, de la grande chanson sentimentale ("Amoureux"
ou "Fragile équilibre", aux titres significatifs).
On préfère l'élégance d'une chanson d'été
qui mêle dans son refrain une légère ironie à
l'urgence du baiser et du grand départ ("Une chanson vient
à nos esprits / Un air de Nana Mouskouri / L'amour en héritage
/ Faut que je t'embrasse / Faut que tu m'embrasses / Prenons le large
/ Le large, le large !", "Le large", musique et (très
bel) accompagnement vocal d'Elvire Aucher); ou la drôlerie d'un
minuscule (une minute seize) libelle contre "Les gens des maisons
de disques": "Les gens dans les F.M. / Me disent que les "Je
t'aime" / Ca doit se crier / Les nuances, la diction / L'interprétation
/ Tu peux t'en taper".
L'album commence par une chanson écrite par Elisa Point et composée
par Mathieu Rosaz ("Je préfère les chansons tristes")
et se termine par un morceau (caché) de Véronique Sanson
("Bahia"). L'une semble délivrer la quintessence de l'univers
de Mathieu Rosaz (goût de la tristesse, parfois légèrement
mêlée de joie, à l'image du contraste musical entre
les couplets et le refrain presque guilleret; goût du monde arpenté
en solitaire ("J'aime être étendu / Seul un peu perdu
/ Au milieu des étoiles"); goût de l'amour même...
sans évoquer le soin du chant et de l'accompagnement piano-accordéon,
particulièrement remarquables ici). L'autre est... juste une chanson
triste de Sanson - une de plus. Il est peut-être temps d'oublier
Vancouver.
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